PAPYRUS EXPRESS : ARTICLE 3

Portraits de roi : réalisme ou convention ?

[ Vol.1 no.6 : le 26 février 2001 ]

Un article de Sylvie Griffon (France).

Ramsès II, colosse couché de Memphis

 

« L’art en Egypte est une défense  contre la mort,

un grand apparat magique de résurrection. »

Claire Lalouette[1]


  AVANT-PROPOS

Que serait notre admiration pour Shakespeare, Dante ou Beethoven, si nous ne connaissions leur visage ? Ceux-ci nous seraient-ils aussi proches, si nous ne possédions, dans quelque recoin de notre mémoire, le souvenir parfois lointain d’un portrait, dernière attestation de leur existence matérielle ?

 

            Ainsi en est-il des Pharaons... Certains nous ont laissé d’innombrables images d’eux-mêmes, d’autres se sont montrés plus discrets, au point que ces différences ne peuvent être attribuées au seul hasard des fouilles. Mais ces visages venus du fond des âges sont-ils vraiment les leurs, ou seulement l’expression plastique du discours monarchique et de la mode ?

 

            L’art du portrait, en nous restituant les traits des hommes et des femmes du passé, nous touche plus qu’aucun autre et comme l’écrivait Amelia Edwards en 1891, « il nous met littéralement face à face avec ceux qui ont vécu, aimé et sont morts longtemps avant nous. Il préserve pour nous les traits, l’expression, les costumes de Pharaons et de Césars découronnés, d’orateurs depuis longtemps réduits au silence, de beautés évanouies, de héros dont les épées se sont rouillées, de poètes dont le luth est tombé en poussière... »

 

En Egypte, toutes les représentations humaines ont un petit air de famille. La plupart semblent sorties du même moule, pourtant, lorsque l’on y regarde de plus près, aucune n’est vraiment pareille à une autre, toutes se distinguent par d’infimes détails, le délicat modelé d’une oreille, une moue inimitable, un sourire, une ride… Et curieusement, c’est le naturalisme apparent de la période amarnienne qui s’éloigne le plus de ce que l’on peut appeler un portrait, même si nous nous sentons attirés par le magnétisme qui se dégage de ces images si différentes des canons traditionnels de l’art égyptien.

 

L’on peut aisément imaginer qu’un bon artisan égyptien était capable, tout comme il l’est de nos jours, de saisir les caractéristiques d’un individu en quelques minutes seulement et d’en produire ensuite un portrait acceptable. Alors pourquoi cette idée si souvent répandue que les effigies des rois d’Egypte sont des symboles interchangeables où seul compterait le nom inscrit dans la pierre ?

 

Savons-nous vraiment à quoi ressemblaient les Pharaons ?

 

 


  1. PORTRAIT

            Petit Larousse : « Image d’une personne, reproduite par la peinture, le dessin, la photographie... RESSEMBLANCE parfaite.»

 

            Petit Robert : « Représentation d’une personne [...] spécialement son visage, par le dessin, la peinture, la gravure. »

 

            Littré : «...l’image d’une personne faite à l’aide de quelqu’un des arts du dessin »   

 

            Si le Larousse insiste sur la nécessité d’une ressemblance, les autres sont moins précis à ce sujet et l’histoire de l’art nous a donné maints exemples de portraits identifiables au premier coup d’œil et qui, pourtant, sont très éloignés de la précision photographique.

 

            Le portrait revêt des significations fort diverses selon les époques, les civilisations et les classes sociales auxquelles il s’adresse. Si, quelque part, il est toujours lié à l’idée de mort et de survie, sa fonction n’est pas la même pour un habitant de l’Egypte pharaonique que pour un occidental du XXIe siècle.

 

            Il a souvent été dit que l’art égyptien se mettait au service de l’idéologie et que les représentations royales ne possédaient d’individualité que par le nom qui y était inscrit :

 

            « Il faut souligner que pendant les grandes époques de la civilisation pharaonique, l’idée du portrait ne comptait guère, à l’exception, dans une certaine mesure, des statues du roi. Ce qui établit l’identité d’une statue égyptienne, était l’inscription et non pas les caractères individuels du visage. » écrit l’Américain Henri G. Fischer en 1985.

 

            Cette opinion a encore cours, même parmi les égyptologues les plus réputés : « Le portrait n’existe pas en égypte. On généralise, on idéalise, on est dans l’éternité. Les traits du visage sont anecdotiques, » déclare  Alain Zivie, dans une récente émission de télévision.

 

Dès 1825, Champollion notait pourtant ceci : «Si dégagés de toute prévention trop exclusive en faveur de l’art grec, nous nous limitons à l’examen impartial des têtes de ces mêmes statues si semblables d’ailleurs par leur pose, nous resterons frappés de l’extrême variété des physionomies et des différences tranchées qu’elles présentent, soit dans la coupe de l’ensemble, soit surtout dans les formes de détail. On chercherait vainement à retrouver parmi elles ce prétendu type obligé sur lequel les sculpteurs égyptiens auraient, dit-on, et conformément aux lois, modelé tous leurs ouvrages. »

 

 


  2. LA REPRESENTATION HUMAINE

            Il n’existe pas de mot égyptien pour traduire le concept que nous appelons « art », pas plus qu’il n’existe de mot pour « artiste », bien que l’Egypte nous ait légué d’authentiques chefs d’œuvres. Même si le résultat paraît esthétique à nos yeux d’étrangers, la raison d’être de l’art égyptien n’était pas la recherche de la beauté pour elle-même, ni la satisfaction d’un besoin narcissique et les œuvres n’étaient jamais signées. Nous connaissons néanmoins les noms de certains « artistes » parce qu’ils se sont fait représenter dans leur tombe occupés à leurs activités quotidiennes, mais nous ne pouvons les associer à aucune de leur production. Un cas exceptionnel est celui de Thoutmès, sculpteur et Chef des Artisans, dont l’atelier a été découvert dans les ruines d’Amarna[2], contenant plusieurs sculptures inachevées, dont le buste inoubliable de Néfertiti, actuellement conservé à Berlin.

 

Le sculpteur appartient à la corporation des artisans, au même titre que l’orfèvre ou le charpentier. Mais il est aussi et surtout « sanx »,   « celui qui donne la vie ». Il ne se contente pas de produire une forme inanimée à la ressemblance plus ou moins parfaite de son modèle, il donne réellement naissance à une « image vivante » (twt anx), destinée à héberger son ka et à remplacer son corps de chair pour l’éternité. Son action répète celle du dieu Khnoum, qui façonne toute nouvelle vie sur son tour de potier, c’est donc un acte religieux totalement étranger aux préoccupations des artistes modernes. La statue (twt  qui s’écrit avec le déterminatif de la momie) est une réplique parfaite de son modèle, tout comme la momie, dont, très tôt, les Egyptiens ont constaté le caractère éphémère. Le rituel d’Ouverture de la Bouche (également pratiqué sur la momie lors des funérailles), en lui rendant ses fonctions vitales, lui permet d’être habitée par le ka du dieu, du roi ou d’un particulier. 

 

Destinée à remplir une fonction magico-religieuse souvent en rapport avec le devenir post-mortem de son propriétaire, la statue se conforme à un « cahier des charges » qui a fort peu varié au cours de l’histoire pharaonique. Ainsi donc, même s’il est possible de distinguer des dissemblances individuelles entre différents portraits du même personnage, la règle est de le représenter sous un aspect idéalisé, en gommant d’éventuelles infirmités qui risqueraient de le suivre dans l’au-delà.

 

Le nain Seneb et sa famille (Musée du Caire)

 

Certains n’ont pas hésité, pourtant, à se faire représenter comme ils étaient, ce qui tendrait à prouver qu’une statue réussie n’était pas seulement une forme humaine convenue affublée d’un nom. Il est indéniable également que les visages ne sont pas tous calqués sur le même modèle et difficile d’imaginer qu’ils ne présentent pas, de près ou de loin, une ressemblance avec la réalité, surtout lorsque certains détails anatomiques se retrouvent avec constance dans toutes les images du même individu.

 

L’uniformité de l’art égyptien reflétant la stabilité de la création, le savoir-faire se transmet avec une grande rigueur et la fantaisie individuelle n’y a que peu de part, ce qui n’empêche nullement le talent personnel des créateurs de s’exprimer, à l’intérieur d’un cadre très précis[3]. Tout changement de style, qui permet souvent de dater les œuvres, même en l’absence d’autres éléments, relève de l’idéologie, à tel point que des retours en arrière significatifs ont pu être observés, lorsque le besoin se faisait sentir de se rattacher aux racines de la tradition. L’Ethiopien Taharqa[4] faisant appel à des artisans memphites pour reproduire à Kawa des reliefs copiés sur les temples de l’Ancien Empire en atteste.

 

Fidèle ou non à la réalité telle que nous la percevons aujourd’hui, l’art égyptien se conforme à un canon qui représente une forme humaine magnifiée. Le canon se transmet via une grille où les différentes parties du corps s’inscrivent dans un nombre fixe de carreaux. Cela s’applique aussi bien aux dessins qu’aux statues. La manière particulière dont elles étaient ébauchées, en quadrillant les surfaces planes du bloc à dégrossir puis en dessinant le sujet traité à l’intérieur de la grille ainsi constituée (face, dos, profils), explique la raideur des attitudes et la régularité des proportions. Celles-ci varient cependant selon les règnes et c’est parfois le seul indice qui permet de soupçonner une usurpation.

 

Une statue doit être reconnaissable par tous, lettrés ou non, c’est pourquoi elle est nécessairement ressemblante, fût-ce imparfaitement. L’image du roi, qui contient l’essence du ka royal[5], ne saurait être confondue avec aucune autre, même lorsque aucun texte ne l’identifie. La posture, les insignes et les gestes, parfaitement codifiés, complètent le sens de l’image. Ils constituent par eux-mêmes une sorte de langage accessible à tous. Il est probable qu’au premier regard, tout Egyptien était capable de reconnaître le personnage et de recevoir son message.

 

 


  3. ON NE PEUT PAS LES CONFONDRE

 

3.1 - Sénousret[6] 1er (1962-1928) :

 

Sénousret 1er  embrassant le dieu Ptah

sur un bas-relief de Karnak

Le règne de Sénousret 1er correspond à une période de remise en ordre et de reprise en main (il succède à son père assassiné[7]).

 

L’importance et la diversité de la statuaire royale traduit la prospérité qui prévalait à cette époque.

Détail d’une statue de calcaire découverte à Licht (Musée égyptien du Caire)

 

Colosse osiriaque de Sénousret 1er

(Musée de Louxor)

Sur le relief de Karnak (ci-dessus à gauche) apparaissent des traits que l’on retrouve également dans la statuaire propre à ce roi : des  yeux en amande qui n’appartiennent qu’à lui, un nez droit dont l’arête forme le côté d’un triangle rectangle, la pointe du nez en étant le sommet, une bouche bien charnue et le menton en pente.

 

Sur les deux statues représentées dans cette page, nous pouvons également remarquer les sourcils hauts et l’inclinaison très réaliste des globes oculaires, ainsi que la bouche épaisse qui s’accorde bien avec le reste de l’iconographie montrant un personnage doté d’une puissance physique certaine et d’une santé à toute épreuve, comme en témoignent ses quarante-cinq années de règne.

 

3.2 - Sénousret III (1878-1842) :

Différents auteurs ont démontré que si le règne de Sénousret III est un des sommets du Moyen Empire (Thoutmosis III a célébré le souvenir de ce roi avec insistance et Hérodote l’a dépeint comme le plus grand de tous), il ne constituait pas pour autant une période de bonheur parfait pour les habitants de l’Egypte. Une certaine « opposition » politique se laisse deviner, à travers des écrits comme les Lamentations de Khakhéperreséneb, les Lamentations d’Ipouer ou le Dialogue du Désespéré avec son âme.

 

Sénousret III (Musée égyptien du Caire)

Sénousret III est un roi doté d’une physionomie qui ne laisse pas indifférent, une « sale gueule », n’ayons pas peur de le dire.

 

De plus, la plupart de ses statues nous sont parvenues privées de nez, comme si quelqu’un s’était acharné à le défigurer, juste après sa mort. Naturellement, le nez est, comme toutes les parties saillantes, particulièrement vulnérable, mais quasiment aucun portrait de Sénousret III n’a été épargné.

 

Ce ne peut être le fait du hasard.

Sénousret III (Musée de Louxor)

 

L’image de gauche montre un homme au visage fatigué, aux tempes creusées. Un sillon oblique bien caractéristique part du coin de l’œil et traverse la pommette. Les sourcils sont froncés, cela a été représenté de manière très précise et l’on devine, sous la peau, la crispation des muscles. Malgré des variations parfois importantes d’une œuvre à l’autre, Sénousret III se reconnaît toujours à ses grandes oreilles, à sa bouche dont les lèvres minces et pointues forment un pli amer, le tout composant un visage dont l’expression est presque toujours dure, voire déprimée ou hostile.

 

Considérons ses oreilles : c’est peut-être ensuite devenu la mode des grandes oreilles, parce que de tous temps, il a toujours fait bien pour un courtisan d’imiter servilement le roi, mais il n’y a aucune raison de penser que Sénousret III a été doté d’oreilles semblables pour des motifs idéologiques !

 

Fait exceptionnel dans la statuaire égyptienne, un détail très remarquable qui ne s’observe nulle part ailleurs : le recouvrement par la paupière supérieure du coin de la paupière inférieure.

           

Sénousret III (Musée égyptien du Caire)

 

L’on a pu dire que le réalisme accusé des statues de ce règne reflétait non l’apparence réelle du roi mais la volonté de présenter une image pessimiste du pouvoir, mais il est difficile d’imaginer qu’une tête pareille soit une pure invention.

 

            3.3 - Thoutmôsis III (1479-1425), le Cyrano de la XVIIIe dynastie :

Contrairement à leurs prédécesseurs, les rois du Nouvel Empire ne nous ont pas seulement légué leurs images de pierre. Les corps des plus célèbres d’entre eux sont parvenus jusqu’à nous, témoignages émouvants permettant de les imaginer tels qu’ils furent de leur vivant…

 

Militaire d’envergure, guerrier courageux, lucide et ambitieux, bâtisseur d’empire, Thoutmôsis III incarne le thème du héros, développé ultérieurement par les souverains ramessides. L’on a dit de lui qu’il n’était pas seulement un grand soldat, mais aussi, selon son vizir Rekhmirê, un homme cultivé qui savait écrire et le faisait volontiers, s’intéressait à la botanique et pratiquait la poterie. Quoiqu’il en soit, c’est sous son règne que l’Egypte devint réellement un empire, prenant conscience du monde extérieur comme elle ne l’avait jamais fait auparavant.

 

Thoutmosis III (British Museum)

 

Les statues de Thoutmôsis III présentent une ressemblance certaine avec celles de sa belle-mère Hatchepsout, effet de mode et parenté proche se combinant sûrement.

 

 Il apparaît fortement idéalisé, corps lisse, musculature peu marquée, proportions harmonieuses, visage aux traits fins arborant le sourire caractéristique des Thoutmôsides, très éloigné des sinistres moues de la XIIe dynastie.

 

Cependant il semble difficile de croire qu’un artiste l’ait doté d’un nez pareil sans s’être inspiré d’un individu réel, comme en témoigne également (ci-contre à gauche) le rendu très réaliste de la pomme d’Adam.

Thoutmosis III (Musée de Louxor)

 

Le docteur G. Elliot Smith[8] qui a examiné sa momie au début du XXe siècle, décrit Thoutmôsis III comme un homme de petite taille (1,61 m), au visage étroit et de forme ovale, doté d’un crâne de grande capacité et d’un nez qui, bien que cassé lors de manipulations brutales par des pillards antiques, reste proéminent, avec une arête mince. Les incisives supérieures pointent vers l’avant, ce qui semble bien être un trait de famille.

 

Le profil de la momie et celui de la statue du British Museum (ci-dessus à gauche) se superposent assez bien.

 

Malgré une évidente volonté d’idéalisation, les artistes ont su capter la personnalité de leur modèle, ils en ont forgé une image conforme à la mentalité de l’époque, mais suffisamment ressemblante pour que l’on puisse là aussi la qualifier de PORTRAIT.

 

Tiré du Catalogue Général des momies royales (Musée du Caire)

 

3.4 - Aménhotep III (1391-1353) :

Le règne d’Aménhotep III est communément admis comme un sommet dans l’histoire artistique de l’Egypte. S’ouvrant aux influences étrangères, l’art atteint un raffinement que l’on ne reverra plus ensuite. Aménhotep III a laissé des monuments où s’expriment, avec une délicatesse inégalée, une sorte d’aspiration à la liberté qui annonce les exagérations de l’art amarnien sans en posséder l’aspect caricatural.

 

Ce roi, monté très jeune sur le trône, a eu un long règne, même si les dates sont encore sujettes à discussion, notamment concernant une possible période de corégence avec son fils Aménhotep IV/Akhénaton. On le reconnaît au premier regard, même si les proportions du visage ne sont pas vraiment naturelles.

Aménhotep III (Musée de Louxor)

 

La hauteur du visage et celle du nez, comparées à la largeur du visage, évoquent des caractères plutôt infantiles.

 

Représenté avec des yeux en amande, trop grands pour être vrais et inclinés selon un angle impossible, un visage agréable et rond, aux traits fins, la pointe du nez légèrement retroussée, Aménhotep III semble avoir souhaité être portraituré sous les traits d’un très jeune individu, même à la fin de son règne. La bouche, pleine et sensuelle, est ourlée d’un listel caractéristique.

Aménhotep III (Musée de Louxor)

 

La lèvre supérieure paraît plus épaisse que la lèvre inférieure (cette particularité est commune à d’autres membres de la famille) et porte en son milieu une boursouflure en forme de bouton qui renforce l’aspect juvénile de la physionomie.

 

Quoique ce roi ne se soit évidemment pas fait représenter tel qu’il était à diverses époques de son règne, mais probablement à ses débuts, l’on ne peut nier qu’il est reconnaissable au premier coup d’œil et que ses statues sont aussi ressemblantes que pourraient l’être ces fameux portraits d’enfance que chacun de nous conserve dans un coin de grenier…

 

3.5 - Un cas extrême, Aménhotep IV/Akhenaton (1353-1338):

 

Profil royal (Musée du Louvre)

 

Il est évident qu’une représentation d’Akhenaton sur la paroi d’une tombe amarnienne n’a ni la même fidélité apparente, ni la même signification que la photo d’identité qui doit figurer sur notre passeport.

 

En effet, considérant les déformations dont  a « souffert » l’image d’Akhenaton, nous ne pouvons évidemment pas en conclure à l’adéquation  totale entre le portrait et son modèle, malgré les assertions de très nombreux égyptologues qui lui attribuent les pathologies les plus exotiques. Nous touchons là plutôt au domaine de la caricature.

Buste d’Akhénaton (Musée de Louxor)

En l’absence d’une momie clairement identifiée, nous ne pouvons que bâtir des hypothèses. Certaines sont franchement délirantes et comme l’écrit Alain Zivie « aussi étranges que certaines images de ce règne puissent paraître, cette étrangeté peut et doit s’expliquer par la nouvelle idéologie, au sens large, en vigueur à cette époque[9] ».

 

Le cas est donc extrême et peu exemplaire. Comme le fait remarquer C. Vandersleyen, « l’époque amarnienne est aussi peu égyptienne que possible parce qu’elle a renoncé à bon nombre des pratiques de l’Egypte. »[10] Ainsi, en dépit de la souplesse apparente des attitudes et de la liberté qui semble présider au choix des scènes représentées, l’art amarnien est le moins réaliste de tous et ce qui peut passer pour un détail anatomique bien observé ou une attitude prise « sur le vif » n’est qu’une conception artistique, ce que le Bernin traduisait par « chose mentale », le contraire de ce que nous cherchons.

 

Aménhotep IV/Akhénaton (Musée du Louvre)

 

Il existe cependant de vrais portraits d’Akhénaton, œuvres moins outrancières montrant un homme aux traits assez mous, aux lourdes paupières, à la bouche plissée sur une moue vaguement désabusée rappelant celle de sa mère, la reine Tiyi. Quant aux caractéristiques franchement androgynes du corps, mieux vaut sans doute, en l’absence de tout élément objectif, chercher du côté de l’idéologie que de celui de la médecine…

 

            3.6 - Ramsès II (1379-1212) :

Il est de bon ton, de nos jours, de souligner que les écrits des auteurs classiques célébrant la « geste de Sésostris » ne concernaient pas Ramsès II, de même que l’on ne manque pas de rappeler que la salle hypostyle de Karnak doit autant à son père qu’à lui et que ses talents de stratège n’étaient pas à la hauteur de son courage… Cependant, il a donné cinquante ans de paix à l’Egypte et même si cela ne fait pas une histoire passionnante à raconter, il est fort probable que les Egyptiens, eux, s’en sont fort bien portés.

 

Ramsès II, qui a vécu l’un des règnes les plus longs de l’histoire de l’humanité, est pourtant et quoique l’on fasse, le plus connu des Pharaons. Peut-être parce qu’à tort ou à raison, certains le croient encore responsable de l’Exode, peut-être surtout, parce que très médiatique avant la lettre, il a su soigner son image, en couvrant l’Egypte de monuments célébrant ses exploits et d’effigies de sa personne, dont certaines, nous allons le voir, ne sont pas des originaux.

 

Colosse de Ramsès II (Tanis)

Ramsès II nous a légué une momie si bien conservée qu’il ne faudrait que très peu de chose pour pouvoir le reconnaître, si nous le rencontrions dans la rue. Cependant, c’est celle d’un vieillard et les images qu’il a laissées de lui sont celles d’un homme jeune, très jeune même, et pour qui, contrairement à ses devanciers de la XIIe dynastie, le pouvoir ne représentait pas une charge insurmontable.

 

Sachant qu’une bonne partie des statues de Ramsès II sont usurpées, principalement à Aménhotep III, il est parfois difficile de déterminer avec précision ce qui appartient à l’un ou à l’autre.

Relief de Ramsès II (Musée du Louvre)

 

Ramsès II (Musée  de Turin)

Tiré du CDRom « La civilisation de l’Egypte des Pharaons »

L’on considère généralement que presque toutes les statues de Ramsès II assis et portant le némès sont contestables. Par contre, celle que Champollion avait surnommée « l’Apollon du Belvédère égyptien » et qui se trouve actuellement au musée égyptien de Turin, ne l’est pas, et donne une idée assez précise de la physionomie de ce roi.

 

Devant cette image en majesté, l’on est tout d’abord frappé par l’expression très humaine du Pharaon : il a vraiment l’air de poser, avec ce petit sourire à la fois serein et vaguement ennuyé que l’on arbore dans ces circonstances.

 

 

Ramsès II, détail (Musée  de Turin)

Les traits du visage sont bien caractérisés : l’arcade sourcilière assez marquée, un nez que l’on qualifie volontiers de  « bourbonien », une bouche  petite et un peu pincée, le menton rond et  très  énergique.

 

Si l’on tient compte  de la  différence  d’âge entre ce  portrait  d’un être probablement très jeune (les traits sont presque ceux d’un adolescent) et ce qui reste de sa momie, rien n’interdit de penser qu’il s’agit de la même personne, à près d’un demi siècle de différence.

 

Malheureusement, Ramsès II - ou plutôt les artistes de son époque - avait une très mauvaise habitude : celle d’ « usurper » les statues de ses prédécesseurs, notamment Sénousret 1er, Amenemhat II et surtout Aménhotep III. Et quelque ait  pu être le génie de ces sculpteurs, qui, d’un superbe Aménhotep faisaient un Ramsès très réussi, la supercherie est encore visible.

 

 


  4. UN GRAND CLASSIQUE DE L’USURPATION

…ou l’art de transformer Aménhotep III en Ramsès II.

 

Ramsès II assis portant le némès (Musée du Louvre)

Hauteur : 256 cm

Provenance : Tanis

Matériau : granodiorite

5.1 - Le détail qui tue !

La supercherie est évidente au premier regard : le sema-taouy d’origine sur les côtés du trône a été remplacé par une inscription comportant une partie de la titulature de Ramsès II, mais la décoration en « baguettes égyptiennes » qui court autour du trône n’a pas été modifiée. Or, ce motif, constitué de groupes de huit petites lignes, est caractéristique du règne d’Aménhotep III. 

 

 

Détail de la décoration du trône

 

5.2 - Le visage :

Aménhotep III avait des traits fins, de grands yeux, un front assez haut. Les sourcils et les marques de kohl qui encadrent ses yeux sont en relief. Pour en faire un Ramsès II convenable, il a fallu abaisser le bord inférieur du némès presque jusqu’au ras des sourcils et remonter le départ de la fausse barbe, ce qui a pour effet de raccourcir le visage et de le faire paraître plus rond. L’uræus a été laissé en place, ce qui rend visible la modification du némès. Pour accentuer encore la rondeur du visage, l’artiste a creusé des sillons entre le nez et le menton et parfait l’illusion d’un habile coup de ciseau à la commissure des lèvres.

 

Les marques de kohl et le bord de l’œil ont été arasés, ce qui a pour résultat de rendre l’œil plus saillant, mais les anciens reliefs se sentent encore au toucher. La paupière supérieure, presque plate chez Aménhotep III a été recreusée et l’arcade sourcilière, bien marquée chez Ramsès II a été accentuée. Les parties transformées sont moins polies, ce qui permet de distinguer les retouches lorsque la lumière est favorable.

 

Visage d’Aménhotep III transformé en Ramsès II

 

La bouche a été modifiée également, mais la longueur caractéristique de la lèvre supérieure n’a pas été rendue, et il est intéressant de se demander comment l’artiste avait réussi à transformer le délicat appendice nasal d’Aménhotep III en un nez typiquement ramesside.

 

Les rides du cou ont été rajoutées. Ce détail est apparu à l’époque amarnienne.

 

Les oreilles sont percées, comme on le voit fréquemment pour les images de Ramsès II, la correction par elle-même est très simple, mais ce n’est pas l’oreille de Ramsès II. Or, s’il est un détail anatomique aussi personnel que les empreintes digitales, ce sont bien les oreilles. L’artiste usurpateur a réalisé un très beau et très ressemblant Ramsès II, mais dans le cas particulier des oreilles, jugé peut-être peu important, il se trahit.

 

Le némès a été lui aussi modifié, les fines rayures caractéristiques de la XVIIIe dynastie ayant été remplacées par d’autres, plus larges, mais l’ancien relief est encore détectable.

 

5.3 - Le corps :

Aménhotep III, comme en témoigne sa momie, était plutôt enrobé, pour ne pas dire obèse, ce qui ne fut pas le cas de Ramsès II. Celui-ci a donc fait retailler la cage thoracique avec pour résultat la disparition des mamelons et le relief accentué du némès, resserrer la ceinture du pagne, amincir les bras et les cuisses, tout en laissant les jambes intactes.

 

Détail du némès, qui apparaît en surépaisseur,

et de l’oreille, peu caractéristique de ce roi.

 

Les plis du pagne moulaient étroitement le ventre d’Aménhotep III, mais suite à la « cure d’amaigrissement » subie par la statue, une surépaisseur d’1 cm environ trahit la perte de matière.

 

En règle générale, partout où la pierre a subi le ciseau de l’ « usurpateur », elle a perdu le poli propre aux œuvres de la XVIIIe dynastie.

 

L’on peut se demander pourquoi certains Pharaons usurpaient des statues de leurs prédécesseurs. Hommage ? Vengeance ? Récupération d’une matière première facile d’accès ? Quoiqu’il en soit, leurs artisans se sont donné beaucoup de mal pour obtenir une ressemblance, alors qu’ils auraient dû, s’il faut en croire la plupart des spécialistes, se contenter d’apposer leur nom pour que l’image soit la leur.

 

Il faut donc croire qu’ils accordaient une importance à l’aspect de ces représentations et tenaient à ce qu’elles fussent, dans la mesure du possible, de véritables PORTRAITS d’eux-mêmes.

 

 

 


  CONCLUSION

Les représentations des sombres rois de la XIIe dynastie, des souriants Thoutmôsides, des héros ramessides et les caricatures d’Akhénaton, tout comme notre photo d’identité, sont identifiables au premier coup d’œil. Ce sont donc des portraits. Mais des portraits marqués par leur époque, de même que ceux que l’on a découverts au Fayoum ou plus près de nous, les chefs d’œuvre de Quentin de la Tour, dont personne ne songe à contester le talent de portraitiste. Tous ont un air de famille propre à leur temps, et malgré tout, chacun d’eux a capté l’essence profonde de son modèle.

 

Contrairement aux statues romaines qui sont des objets, ces images encore capables de nous émouvoir après avoir traversé tant de siècles, possèdent une présence incomparable, sans doute parce que ceux qui les ont façonnées étaient réellement des « donneurs de vie » et qu’elles abritent encore, pour ceux qui savent le voir, le ka immortel d’un Pharaon…

 

 

« Je connais la démarche d’une statue d’homme, le maintien de la femme,

l’attitude de celui qui lance le harpon, le regard d’un œil à son second,

l’air éveillé de l’ahuri, le bras levé du lanceur, la position penchée du coureur[11]. »

 

 


  SOURCES

Cyril ALDRED                           Akhénaton, roi d’Egypte SEUIL

Claire LALOUETTE                   Thèbes ou la naissance d’un empire Collection Champs FLAMMARION

Arielle P. KOZLOFF                  Aménophis III : le Pharaon-soleil Editions de la réunion des Musées Nationaux

Lise MANICHE                         L’art égyptien FLAMMARION

Claude VANDERSLEYEN          L’Egypte et la vallée du Nil Nouvelle CLIO PUF

Claude VANDERSLEYEN          Connaissons-nous le vrai visage des pharaons ? Conférence donnée à Bordeaux le 9 octobre 1999

 

 

 

 

 



[1] Thèbes ou la naissance d’un empire (Flammarion) p.359.

[2] Nom moderne d’Akhetaton, capitale d’Amenhotep IV/Akhenaton.

[3] Ou de ne pas s’exprimer du tout, comme en témoignent certaines œuvres affligeantes des dernières années de Ramsès II.

[4] XXVe dynastie, 690 a.n.è.

[5] C’est pourquoi l’image de Ramsès II encensant sa propre image n’est pas une ridicule manifestation de mégalomanie mais l’hommage qu’il doit au principe divin dont les rois héritaient les uns après les autres, depuis le temps des dieux.

[6] Ou Sésostris selon les auteurs.

[7]Voir l’Enseignement d’Amenemhat à son fils Sénousret ainsi que le conte de Sinouhé.

[8] Catalogue général des Antiquités du musée du Caire - Les momies royales (1912).

[9] C.Aldred, Akhenaton roi d’Egypte, Seuil, p16, préface d’Alain Zivie.

[10] C. Vandersleyen, conférence donnée à Bordeaux le 9 octobre 1999. : « Connaissons-nous le vrai visage des Pharaons ? ».

[11] Stèle C14 du Louvre, traduction Pierre Montet.