PAPYRUS EXPRESS : ARTICLE 1

Akhénaton et la religion d'Aton (Partie 2 de 2).

[ Vol.1 no. 5 : le 3 décembre 2000 ]

Un article de Thierry Benderitter (Toulon, France).
Thierry Benderitter est un égyptologue amateur averti. Particulièrement intéressé par les aspects idéologiques / religieux de la civilisation égyptienne (il a rédigé les sections sur les divinités pour le cédérom L'Égypte des pharaons, Média360 Inc. 1998), il n'en maîtrise pas moins les éléments politiques nécessaire à une juste compréhension du phénomène amarnien.


  6. AKHÉNATON ET LA COUR À AMARNA

 

Voici donc la famille royale dans sa nouvelle capitale. Le roi et la reine ont modifié leurs noms, (document 11). Amenhotep IV est maintenant devenu Akh-n-Jtn, (document 12) « celui qui est utile à Aton » et il modifie un autre de ses noms de titulature en « Neferneferouré-Ouaenré » (document 13) c'est-à-dire « parfaites sont les perfections de Ré, l’Unique de Ré », et la reine Néfertiti s’appelle maintenant Neferneferouaton - Nefertiti « Parfaites sont les perfections d’Aton - La belle est venue »

 

Akhénaton n’a pas laissé de texte sacré canonique. Son « enseignement »  à ses fidèles était oral surtout. Nous pouvons néanmoins nous faire une bonne idée de ses conceptions religieuses grâce d’une part à l’explicitation qu’il a donné des noms du dieu Aton, et d’autre part à deux séries d’hymnes, que l’on trouve gravés dans les tombes des courtisans à Tell el'Amarna .

 

A -        LES NOMS D'ATON ET SA REPRÉSENTATION

 

 

Akhenaton attache une très grande importance au nom qu’il a forgé-sur le modèle d’une titulature pharaonique- pour le dieu Aton. En effet le nom exact du dieu n’est pas Aton, qui est une abréviation. Les textes parlent de Pa-Iten-Ankh, c'est-à-dire l’Aton vivant, le Disque vivant. Mais ceci n’est encore que l’abréviation d’un nom officiel et didactique beaucoup plus long, véritable explication théologique. Ainsi de l’an 1 à l’an 9 du règne, ce sera « Ré-Horakhty-qui-se-réjouit-dans–l’horizon-en–son-nom-de-Shou-qui-réside-dans-le-disque » (document 14 : à droite)

 

On voit figurer dans ce nom « développé » de l’Aton les noms de trois autres divinités classiques de l’Égypte, toutes à connotation solaire : Rê, le grand dieu soleil, le faucon Horus qui en est la manifestation figurative classique, et le dieu Shou qui représente l’air, l’espace entre ciel et terre.

 

Ensuite on peut remarquer que, pour la première et la dernière fois en Égypte, les noms divins sont inclus dans des cartouches, ce qui était exclusivement réservé au pharaon. La signification est claire : Aton gouverne le monde comme un pharaon d’Égypte le fait du Double-Pays. Et c’est une manière de proclamer la consubstantialité d’Akhénaton et du dieu dont il est l’émanation : la royauté d’Aton dans le ciel est de même nature que celle d’Akhénaton sur terre.

 

Après l’an 9 et jusqu’à la fin du règne, Akhénaton change le nom du dieu en même temps qu’il radicalise sa politique mais sans changer de doctrine en faisant disparaître la forme animale du faucon Horus et le nom du dieu Shou, ne laissant subsister que Rê (document 15).

 

 

Ce gouvernement du monde par l’Aton-roi est également manifesté par l’iconographie du dieu. On ne sait quel génial théologien a imaginé l’aspect du disque rayonnant, mais cette extraordinaire idée de représentation illustre parfaitement le propos : les rayons issus du disque se terminent par des mains et descendent sur toute la création Ils embrassent l’univers entier auquel ils donnent vie par l’intermédiaire du couple royal, lequel est toujours le seul à recevoir le signe de vie ankh (document 16).

 

 

B -        LES HYMNES

Outre le nom développé du dieu, deux séries d’Hymnes à Aton nous sont parvenus, gravés sur les parois de tombes de hauts dignitaires. Le Grand Hymne à Aton, n’existe qu’à un seul exemplaire, tandis qu’on connaît 5 exemplaires du Petit Hymne à Aton.  Ces hymnes, pour originaux qu’ils soient, ne sont cependant pas entièrement nouveaux dans leur inspiration.

 

 On a retrouvé en effet des exemples d’hymnes solaires écrits juste avant l’époque amarnienne qui sont dérivés de ce courant rationaliste dont nous avons parlé et qui prennent déjà comme thème de réflexion la seule réalité visible.

 

Ceux qui fréquentent l’Égypte pharaonique savent qu’il s’agit des textes les plus célèbres de tout l’ancienne Égypte, et comme il est fréquent, cette célébrité alimente indirectement des idées reçues ou des rêves parfois bien éloignés de la réalité de la source.

 

On ne sait pas qui a rédigé ces hymnes à Aton, peut être le roi lui-même. Mais en tout cas ils sont le reflet de la doctrine officielle. Ils s’adressent à trois personnes : au dieu Rê-Horakhty d’abord, dont Aton est la manifestation visible, mais aussi à Akhénaton et à Néfertiti mêlant inextricablement la louange divine à l’éloge royal. Ils traitent successivement de deux thèmes  : le cycle quotidien du soleil, et la révélation du dieu à son fils Akhénaton.

 

Ces hymnes prennent la forme de poèmes rédigés maintenant en langue vernaculaire. Il s’agit là d’une évolution importante (et qui perdurera) puisque jusque là, les textes canoniques, et en particulier ceux gravés dans les tombes ou sur les parois des temples étaient rédigés en Moyen-Égyptien, langue qui n’avait plus cours depuis des siècles (pensons au latin dans nos églises..) Dans le souci général de naturalisme qui guide la nouvelle religion, Akhénaton ordonne que désormais tous les textes soient rédigés dans la langue courante que nous appelons néo-égyptien.  Les Hymnes sont des textes dont la haute élévation spirituelle est incontestable. C’était probablement des textes liturgiques destinés à être récité ou psalmodiés lors du culte dans les temples de la capitale.

 

Alors écoutons-les (dans les traductions de Grandet et Mathieu):

 

« Que ton apparition est belle, Aton vivant, seigneur de l’éternité !

quand tu es éblouissant, radieux, puissant,

ton amour est majestueux et grand !

tes rayons éclairent tous les visages,

to teint étincelant vivifie les cœurs,

car tu as empli le Double Pays de ton amour,

dieu auguste qui t’es formé toi même !

toi qui as fait l’univers et créé tout ce qui s’y trouve

hommes, troupeaux et tous les animaux

tous les arbres qui poussent sur le sol vivent quand tu te lèves pour eux.

Tu es la mère et le père de ceux dont tu as fait les yeux

Quand tu te lèves, ils voient grâce à toi

Dès que tes rayons ont éclairé le pays entier,

Tous les cœurs exultent de te voir

Car tu es apparu comme leur seigneur. »

 

Nous voyons qu’Aton, qui s’est créé lui même, tient entièrement sous sa dépendance la vie du monde, qu’il renouvelle quotidiennement la création dont il est « père et mère ». Il n’y a donc plus de « première fois » pour la création, cet aspect n’est jamais évoqué.

 

Toute la vie du monde se passe le jour, la nuit est considérée comme un état de non-vie où il ne se passe rien, qui ne sert à rien:

 

« dès que tu te couches dans l’horizon occidental,

le pays est plongé dans les ténèbres, en état de mort »

 

Nous touchons là, aussi étrange que cela puisse paraître, le point fondamental de rupture entre les conceptions religieuses traditionnelles et la conception amarnienne. C’est dans cette négation d’un rôle quelconque de la nuit que réside vraiment l’hérésie amarnienne. En effet jusqu’à présent le devenir nocturne du soleil était conçu comme une sorte de drame cosmique. La réapparition du soleil chaque jour ne pouvait avoir lieu qu’après un gigantesque conflit dans le monde de l’au-delà. Le soleil du jour, après avoir perdu sa radiance se couchait et continuait son périple nocturne dans sa barque en se rechargeant progressivement en énergie. Mais dans ce périple nocturne, il devait affronter toutes sortes d’ennemis redoutables qui essayaient de faire chavirer la barque solaire et d’empêcher la renaissance du soleil au matin. C’est de cette manière imagée que les Égyptiens avaient exprimé la tendance à la désorganisation spontanée du monde, que nous nommons l’entropie. Et pour aider le soleil à gagner chaque jour son combat, il fallait l’action combinée du roi rendant les cultes appropriés et des hommes, il fallait que règne la Maât.

 

Mais dans la nouvelle religion, tout cet aspect cosmologique de la course solaire disparaît. Le soleil réapparaîtra obligatoirement, mécaniquement, demain comme il est apparu aujourd’hui. Que l’on fasse quelque chose ou que l’on ne fasse rien, le soleil sera là, les jours et les saisons s’écouleront. Mais par voie de conséquence, toute l’organisation de la société qui devait tendre à la réalisation de la Maât est remise en question.

 

La Maât n’a pourtant pas disparu, elle a en fait changé de nature. Certes elle est devenue une vision optimiste du monde, mais mécanique, implacable. Maintenant la Maât n’est plus l’œuvre collective de mise en ordre du monde que le roi doit présenter aux dieux. Elle est partout, immuable, et seul le roi interprète sa volonté.  En fait, maintenant la Maât, c’est Akhénaton lui-même ! Ainsi tous ses gestes et paroles deviennent sacrés, et les courtisans s’adressent à lui en le nommant « mon soleil ». Akhénaton change de ce fait la nature même de la royauté égyptienne qui est maintenant un absolutisme sans limites, comme jamais le pays n’en a connu ni n’en connaîtra après lui. Et ce qui doit faire mettre aux oubliettes cette légende tenace d’un roi doux, faible et pacifiste, poète rêveur imprégné d’amour pour toute l’humanité: elle est un contresens historique.

 

Ce qui n’empêche pas les Hymnes de représenter de magnifiques morceaux littéraires, notamment par l’approche universaliste qu’on y trouve pour la première fois :

 

« Astre du jour, grand de prestige,

toutes les contrées lointaines, tu les fais vivre,

tu as placé le Nil dans le ciel pour qu’il tombe sur elles

…le Nil du ciel tu le donnes aux contrées étrangères,

tandis que le Nil vient de la Douat pour le pays d’Égypte »

 

« les langues sont différenciées et les races de même

et les peaux séparées pour distinguer les peuples »

 

Ainsi, Aton est présenté comme un dieu universel, mais Akhénaton lui-même est toujours resté un pharaon d’Égypte et n’est jamais devenu un prophète pour toute l’humanité. Akhénaton est le « Seigneur des deux terres », tandis qu’Aton est « seigneur du monde »

 

Le texte sur les pays étrangers se poursuit par :

« tes rayons encerclent les pays jusqu’aux limites de toute ton oeuvre,

étant Rê, tu atteints leurs limites

afin de les subjuguer pour ton fils aimé »

 

On voit dans cette dernière phrase les limites de ce message universaliste : Aton est bien le dieu qui gouverne le monde, y compris les pays étrangers et les ennemis traditionnels de l’Égypte, mais ceux ci continuent à être considérés exactement comme avant ; Et ainsi les scènes rituelles très classiques où l’on voit le roi (ou la reine) massacrer les dits ennemis sont représentées à l’identique. Certes il s’agit de scènes prophylactiques, à visée magique, sans rapport avec la réalité, mais elles sont toujours présentes.

 

De même, on a voulu déduire de ces textes et du non interventionnisme militaire du roi qu’Akhénaton était un souverain philosophe et pacifiste. Là encore, il n’en est rien ! Akhénaton, mal conseillé, n’intervient pas militairement en Asie pour redresser un empire égyptien en train de s’effriter. Mais son père Aménophis III avant lui n’était pas plus intervenu, préférant une diplomatie de l’or à des expéditions guerrières. Rien de neuf donc ici. Et la seule trace qu’on ait d’une expédition militaire qui a été mené contre de malheureuses peuplades nubiennes qui osaient se soulever, une fois de plus, contre l’Égypte a été réprimée avec autant de vigueur que d’habitude.

 

Mais revenons encore aux Hymnes.  Le lyrisme se poursuit par la louange du créateur : au matin, quand Aton se lève, la terre redevient habitable et est en fête, hommes, animaux et plantes rendent hommage au créateur par leur activité renouvelée. C’est Aton qui tient toute vie sous sa dépendance puisque  «il produit les germes chez les femmes et change la semence en être humain » . C’est aussi lui qui donne le souffle de vie, aussi bien à l’enfant dans le sein de sa mère qu’à l’oisillon dans son œuf. À la fois lointain et proche, il est celui qui prend des millions de formes à partir de son unicité.

 

Cette religion d’Aton apparaît comme une religion naturaliste, de contemplation de la nature, œuvre du créateur solaire unique. Ainsi, lorsqu’Aton se lève, on nous dit :

« arbres et plantes verdoient,

les oiseaux se sont envolés de leurs nids

et tous les animaux dansent sur leurs pattes

le pays entier fait son travail » 

 

On voit ici s’exprimer ce contexte optimiste : toute la nature est une œuvre du créateur, et elle est donc intrinsèquement bonne… On considère que l’ordre voulu par le créateur est l’ordre naturel des choses, et qu’il n’y a pas de raison de le modifier. Ceci explique le style si particulier des représentations amarniennes, dont nous avons parlé plus haut. Non seulement on n’idéalise plus les représentations comme avant, mais on n’essaie plus de cacher les défauts et même on les accentue.

 

On voit aussi représentées des scènes de la vie quotidienne inouïes ! Ainsi le couple royal en train de manger, ou tenant sur les genoux leurs petites filles et les embrassant (document 17) (document 17a). On remarque toutefois que les canons généraux de la figuration égyptienne restent respectés notamment la perspective couchée, qui font qu’on reconnaît du premier coup d’œil ces scènes comme égyptiennes.

 

La fin des hymnes parle du rôle du roi lui-même :

« Disque vivant qui se plaît au ciel chaque jour

pour enfanter son noble fils

l’unique de Rê, et ce à son image,

sans un instant de cesse »

« il n’est personne qui te connaisse excepté ton fils Akhénaton dont tu as fait qu’il soit conscient de ton dessein et de ta puissance » et il conclut

« tous ceux qui s’agitent depuis que tu as fondé le pays,

tu les dresses pour ton fils issu de ta chair, le roi de Haute et Basse Égypte Akhénaton et pour la grande épouse royale, son aimée, la maîtresse du Double Pays, Néfertiti ».

 

C’est extrêmement clair : le roi est le seul intercesseur divin, le seul à avoir reçu la révélation d’ Aton et qui puisse la transmettre.


  7. LA VIE ET LE CULTE À AMARNA

 

Alors comment se passe la vie dans la nouvelle capitale ? C’est bien sûr encore un chantier bourdonnant quand la cour s’y installe. Plusieurs temples dédiés exclusivement à Aton y sont bâtis, dont le grand temple, le principal et le petit temple (document 18).

 

Le grand temple s’appelle  «Gem-pa-Aton», c'est-à-dire trouver ou rencontrer l’Aton. Il est très différent des temples dédiés à cette époque aux autres divinités, notamment à Amon. Mais il n’est pas d’un style entièrement nouveau. En effet il est proche des temples solaires de la Ve dynastie, quelques 9 siècles auparavant. Là où le cheminement se faisait de la lumière vers l’ombre, vers le saint des saints ou reposait la statue du dieu, ici tout est à ciel ouvert afin que l’énergie vivifiante des rayons d’Aton puisse se répandre sur les centaines d’autels en plein air qu’on avait couvert d’offrandes animales, végétales et de fleurs et où le culte journalier était célébré.

 

C’est Akhénaton et Néfertiti eux-mêmes qui rendaient le culte au soleil levant chaque matin. Et l’on peut voir des représentations du roi humblement prosterné devant la divinité qu’il a seul le droit de vénérer sans intermédiaire.

 

Il existe toujours des prêtres, et même un grand prêtre d’Aton, mais ils ne participent plus directement à l’offrande, à l’entretien de la puissance divine. Prosternés pendant le culte devant le couple royal (et non devant la divinité), leur rôle est purement administratif : ils gèrent matériellement le domaine d’Aton. C’est tout. On les appelle d’ailleurs «domestiques du dieu».

 

Le sens de l’offrande a radicalement changé : puisqu’elle ne sert plus à entretenir, à renouveler la vie divine chaque jour, l’offrande est devenue une action de grâce. On offre à Aton une partie de sa création en signe de reconnaissance de sa bonté. On n’en attend rien en contrepartie. Une autre image fréquente est celle du roi faisant offrande des noms du disque solaire au disque solaire ! Il est parfois représenté en sphinx pour ce faire.

 

Un autre aspect du culte , c’est la sortie processionnelle du roi lorsqu’il quitte son palais pour se rendre au temple. L’apparition du roi et de la reine est l’équivalent du lever d’Aton. Ils sont toujours représentés montés sur un char et escortés de policiers et militaires. Ces sorties du couple royal remplacent les anciennes processions traditionnelles des autres dieux et notamment d’Amon lors des grandes fêtes. Mais ici, pas d’oracles, le dieu d’Akhénaton est un dieu silencieux dont seul le roi est habilité à révéler la volonté.  Plus de vrais prêtres, plus d’oracles, Akhénaton a trouvé là un moyen très efficace d’empêcher toute critique de son action.

 

Ceci nous montre, s’il en était encore besoin, que le roi n’est pas du tout le personnage faible et mou que certains se sont plu à imaginer. Pour tenter d’imposer à l’Égypte des réformes si contraires à ses traditions, pour étouffer toute velléité de résistance dans le pays, il fallait une main de fer, et dans un gant de plomb. D’ailleurs il n’est que de regarder l’attitude de tous les personnages face au roi : jamais en Égypte on ne voit autant de gens courbés devant leur maître, ni autant de militaires et de policiers représentés (document 20). C’est d’ailleurs a Amarna qu’on a retrouvé la plus grande caserne de police jamais mise à jour en Égypte. Et le choix de l’emplacement de la capitale est également sans équivalent, avec ce cirque rocheux qui entoure la ville de toute part sauf du côté du Nil.

 

Une autre conséquence majeure du système, c’est que le nouvel ordre du monde est immuable, et que le roi est seul à le fixer Et ainsi disparaît la nécessité pour les hommes d’adopter une attitude conforme à la Maât. Il faut maintenant une attitude conforme à la volonté du roi !

 

De même, les statues auxquels les Égyptiens avaient de tout temps rendu un culte comme étant les hypostases où leurs dieux se manifestaient disparaissent. Akhénaton est très clair sur ce point : dans une harangue aux courtisans datant du début du règne, il dit expressément qu’il s’agit d’idoles de pierre sans aucune valeur. On imagine l’effet ! Dans sa religion, nul besoin de statue puisque le soleil est visible par tous. Les seules représentations iconiques admises sont celles du disque rayonnant et du couple royal.

 

Ainsi chez les particuliers ce sont les effigies du couple royal qui vont remplacer les statues devenues inutiles. On en a retrouvé plusieurs exemples dans les maisons d’Amarna, dans de petits autels domestiques (document 21). Le culte des particuliers ne pouvant s’adresser directement au dieu, c’est à ces effigies qu’il était rendu.

 


  8. LA FIN DU RÈGNE

Qu’est ce que les Égyptiens pouvaient bien penser de leur roi et de sa religion ? Il est bien clair que seul le roi et une poignée de gens très proches comprenaient ce qui se passait ! Le reste du pays reste très largement fidèle à la religion traditionnelle. Et même parmi les courtisans, les opinions sont certainement très dubitatives derrière une approbation de façade. Un signe qui ne trompe pas c’est le très petit nombre de tombes  creusées dans la falaise qui entoure la ville et dont une seule semble avoir été vraiment utilisée pour un enterrement, et ce malgré une exhortation spécifique du roi indiquant qu’il était impensable pour les courtisans de se faire enterrer ailleurs qu’à Amarna, ce qui n’allait donc pas de soi. Et puis on a retrouvé jusque sur le site même d’Amarna et dans le village des ouvriers notamment des représentations des dieux traditionnels et même des statuettes de l’exécré dieu Amon !

 

Cette persistance, et même probable reviviscence des cultes traditionnels vers la fin du règne semble avoir irrité profondément le roi. Comme probablement l’opposition des principales institutions religieuses du pays qui, étranglées économiquement, ont du passer de la critique larvée à la critique ouverte.

 

L’attitude du roi se radicalise alors en même temps qu’il change les noms qualificatifs de son dieu Aton vers l’an 9, et on a vu  que toutes les représentations divines anthropomorphes disparaissent.

 

Va alors commencer une campagne de destruction et de persécutions d’autres divinités absolument incroyable dans cette Égypte polythéiste qui respectait toutes les formes divines, même étrangères. Le roi et ses zélateurs vont s’en prendre surtout à Amon, et à tout ce qui se rapproche de lui, brisant les statues, martelant les noms du dieu partout, jusqu’au sommet des obélisques. On gomme même parfois le pluriel au mot « dieux » (document 23).

 

La première ébauche de monothéisme  s’accompagne ainsi des premières persécutions systématiques de l’histoire de l’Égypte. Il y en aura d’autres, mais ce seront celles du christianisme.

 

Ceci dit, il ne faut pas exagérer la portée de ces destructions. Que ce soit par volonté, par incapacité ou par négligence, de nombreux cultes ne sont pas inquiétés. Ainsi à Hermopolis, quasiment en face de TEA, le culte de Thot, le dieu ibis, s’est poursuivi sans problème apparent! Il faut dire qu’un des attributs de Thot est le disque lunaire, alors, peut être que cela a pu jouer. Par contre Amon et tous les dieux créateurs sont poursuivis. Mais les temples ne sont pas complètement fermés, on en est sûr, même Karnak, mais ils ont gravement périclité. On aurait d’ailleurs pu les démolir, mais cela n’a pas été le cas sans qu’on puisse vraiment dire pourquoi.

 

Cette campagne iconoclaste et sacrilège a certainement beaucoup choqué les Égyptiens, d’autant qu’elle était perpétrée au nom d’un dieu qui n’avait pas su acquérir leur confiance. Et comment aurait t’il pu en être autrement ? Akhénaton a institué une religion mécaniste, abstraite, et pour tout dire inhumaine. On peut même se demander si on doit parler de religion devant cette force aveugle et sourde, dotée d’un mouvement inéluctable et sans conscience.

 

Aton n’est absolument pas un dieu personnel à qui l’on peut s’adresser ou que l’on peut prier. Il est aveugle à la destinée des hommes et sourd à leurs prières : on ne peut en attendre ni consolation ni espoir. On ne pouvait lui prêter aucun des traits humains que l’homme assigne toujours à ses dieux. Et donc pour les Égyptiens, comme le dit Pierre Grandet  c’était à peine un dieu !

 

La piété personnelle ne peut se tourner que vers le couple royal, nous l’avons vu. Le lien affectif qui pouvait lier un individu avec une divinité représentait jusqu’alors une petite liberté de penser. Maintenant ce lien est détourné au seul profit du couple royal dont l’emprise est ainsi totale.

 

Un autre problème majeur du système amarnien est de n’offrir aucune réponse à la question : qu’est ce qui se passe après la mort ? On ne sait rien, et aucune piste n’a apparemment été proposé par le roi. On suppose que les hommes devaient errer de façon plus ou fantomatique sur terre près du grand temple de Tell el'Amarna. Quoi qu’il en soit, la destinée traditionnelle du mort qui aurait du s’assimiler à Osiris, dieu et roi du monde souterrain, est à priori incompatible totalement avec les idées d’Akhénaton. Et les problèmes que pose cette destinée post mortem vont apparaître de façon criante à partir de l’an 14 quand une des filles d’Akhénaton et peut être la reine Néfertiti meurent.

 

En plus, la Grande Epouse Royale Néfertiti a bien donné 6 filles au roi, mais aucun héritier mâle. Akhénaton savait donc  que son successeur aurait des problèmes importants de légitimité, et qu’il aurait probablement besoin de s’appuyer sur les clergés traditionnels. Tout ceci fait que la réflexion royale semble alors commencer à s’infléchir, au point que l’on se demande même si à la fin de son règne le roi croyait encore vraiment à son système.  En tout cas, il s’est fait creuser une tombe, sur un modèle similaire à celles de la vallée des rois, et sculpter un sarcophage. De même on a retrouvé des serviteurs funéraires à son nom, ce qui relève d’une conception purement osirienne (document 24). Tous ces préparatifs sont ceux  habituels pour un roi d’Égypte. Il est possible que le roi leur ait donné une signification particulière, mais nous ignorons laquelle.

 

Et puis un jour de la 17ème année de son règne, le roi meurt ! Et le désarroi des prêtres est immédiatement perceptible. Ne sachant pas quoi faire, ils font exactement comme pour les enterrements des souverains précédents ! Akhénaton est momifié, et son enterrement a lieu dans la tombe qu’il s‘était fait aménager.

 

Et on va immédiatement mesurer tout le fossé qui s’était creusé entre le roi et ses sujets à la vitesse à laquelle la religion d’Aton fut abolie, et ses monuments démantelés. Toute référence au roi, toutes ses représentations et son nom furent systématiquement détruits, son sarcophage fracassé, et sa momie d’abord rapatriée à Thèbes a ensuite disparu. Et ceci se fait avec l’adhésion générale de tout un peuple, et sans qu’aucune voix ne semble s’être élevée pour défendre la religion hérétique.  Et cette damnation s’étendra ensuite à ses trois successeurs immédiats –dont le célèbre Toutankhamon. [NB : nous n’aborderons pas ici la délicate et largement controversée succession d’Akhénaton] 

 

Et finalement lorsque le général Horemheb sera devenu pharaon on lui attribuera 59 ans de règne, comme s’il avait été le successeur d’Aménophis III, gommant ainsi littéralement de l’histoire égyptienne toute la période amarnienne. Trois quarts de siècles après sa mort, sous Ramsès II, on ne se souviendra du roi que sous les termes du « criminel Akhénaton »

 


  9. BILAN DE L’EXPÉRIENCE AMARNIENNE

Finalement elle représente l’expérience personnelle du roi. Akhénaton avait « trouvé » Aton par une recherche philosophique ou une intuition profonde (il dit bien que le dieu est dans son cœur) et pensait que la lumière, comme principe unique, pouvait expliquer tout le cosmos.

 

Ainsi se mêlait indissociablement l’immanent et le transcendant: « bien que tu sois loin, tes rayons sont sur terre » disent les Hymnes. Mais avec la lumière, il se liait à l’univers visible, ce qui l’obligeait à nier tout ce qui ne lui appartenait pas : la nuit, la vie dans l’au-delà, et les divinités du panthéon traditionnel et surtout bien sûr Amon, « le caché ». Akhénaton avait fait d’Aton un concentré, une synthèse de tous les dieux à connotation solaire d’Égypte.

 

Mais le débat n’est pas clos pour savoir si nous avons affaire à un vrai monothéisme, cohérent. Nous avons vu que le nom même du dieu fait référence, au début au moins, à trois entités divines Rê, Horus et Shou. De même Aton formait une trinité avec le couple royal, mais nous avons appris depuis le christianisme que la notion de trinité ne semble pas incompatible avec celle de dieu unique. Il faut d’ailleurs faire attention au mot « unique » en Égypte ancienne. Il est très souvent employé par les fidèles pour donner la préférence au dieu qu’ils se sont choisi. Et cela ne gène personne de faire figurer sur une stèle le nom de « Aton l’unique », et de citer tout de suite après Osiris et Khnoum…

 

Finalement, Akhénaton n’a pas « inventé » une religion nouvelle. Il a simplement poussé à l’extrême les conclusions de tout ce courant de pensée dont nous avons parlé qui tendait à rassembler le multiple dans l’un. Je pense que son intuition personnelle était vraiment celle d’un seul dieu et que le concept de monothéisme est bien présent dans l’esprit du roi lorsqu’on lit gravé sur les tombes : « il n’y a que lui », et il se considère très clairement comme son seul interlocuteur : « aucun autre ne te connaît ».

 

Alors, quand on lit les Hymnes, on ne peut qu’être frappé par l’apparente discordance entre leur hauteur de vue et ce que nous avons déjà dit sur la personne et l’action du roi lui-même.

 

Et là se situe un problème récurrent dans l’histoire de l’humanité et dont Akhénaton semble être le précurseur : au nom d’idées extrêmement séduisantes, Akhénaton va bâtir une religion d’une inexorable rigueur et utiliser toute la puissance temporelle et religieuse dont dispose un pharaon d’Égypte pour essayer de l’imposer envers et contre tout, par la force, sans qu’il y ait adhésion véritable ni des élites ni du peuple d’Égypte.

 

Cette religion était donc condamnée à disparaître avec son fondateur. Et elle est effectivement tombée dans l’oubli pendant 2300 ans, jusqu’à la fin du 19ème siècle. Mais Aton lui même ne disparaît pas et des traces inconscientes des idées d’Akhénaton vont s’incorporer dans la religion égyptienne, et perdurer jusqu’à sa fin.

 

On a fait un rapprochement entre les textes des Hymnes et le psaume 104 de l’ancien testament, écrit plusieurs siècles plus tard dont les accents sont certes voisins. Inévitablement, certains en ont déduit l’existence d’un culte secret, d’une communauté d’initié qui aurait perpétué les idées d’Akhénaton jusqu’à Moïse. Quand encore on ne lit pas qu’Akhénaton et Moïse étaient tout simplement la même personne !

 

Il est plus prudent et probablement plus vrai de considérer que les rapprochements incontestables qui peuvent être établis sont dus à une évolution parallèle des réflexions  dans ce monde proche oriental devenu cosmopolite où les brassages de population et d’idées sont incessants.

 

Le mono-atonisme d’Akhénaton était la première manifestation dans l’histoire de la distinction « vrai dieu – faux dieux », qui sera reprise dans le mono-Javhisme de Moïse. C’est aussi la base de toutes les intolérances et persécutions que le monde polythéiste n’avait jamais connues.

 

Heureusement, la civilisation égyptienne ancienne pourra encore survivre 18 siècles après Akhénaton. C’est un autre monothéisme, celui du Christ qui finira par l’abattre.

 

Et par une intuition extraordinaire, plusieurs siècles avant cette fin, des théologiens avaient pressenti que l’abandon du culte des dieux signifierait la fin de l’Égypte. Ecoutons-les :

 

« les dieux, quittant la terre regagneront le ciel; ils abandonneront l’Égypte. Cette contrée qui fut jadis le domicile des saintes liturgies, maintenant veuve de ses dieux, ne jouira plus de leur présence. Égypte, Égypte, il ne restera de tes cultes que des fables et tes enfants, plus tard, n’y croiront même pas. Rien ne survivra que des mots gravés sur les pierres qui racontent tes pieux exploits»

 

Thierry BENDERITTER

 

Vous pouvez utilement consulter les sites suivants:

 Exposition « Pharaoes of the sun » . À visiter absolument ! : http://www.mfa.org/egypt/amarna/index.html

 

Un site entièrement consacré à la période amarnienne : http://kate.stange.com/egypt/

 

Remerciements à Pierre Grandet et Bernard Mathieu pour leurs informations

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

Elle est très vaste et seuls sont cités ici les ouvrages consultés.

 

MORENZ S : La religion égyptienne, Payot 1977

ALDRED C : Akhénaton, roi d’Égypte, Seuil 1997

GRANDET P : Hymnes de la religion d’Aton, Seuil 1995

VERGNIEUX R.,GONDRAN M., Amenophis IV et les pierres du soleil,      Arthaud 1997

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