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Thierry Benderitter est un égyptologue amateur averti. Particulièrement intéressé par les aspects idéologiques / religieux de la civilisation égyptienne (il a rédigé les sections sur les divinités pour le cédérom L'Égypte des pharaons, Média360 Inc. 1998), il n'en maîtrise pas moins les éléments politiques nécessaire à une juste compréhension du phénomène amarnien.
6. AKHÉNATON ET LA COUR À AMARNA
Voici
donc la famille royale dans sa nouvelle capitale. Le roi et la reine ont
modifié leurs noms, (document 11).
Amenhotep IV est maintenant devenu Akh-n-Jtn,
(document 12)
« celui qui est utile à Aton » et il modifie un autre de ses noms
de titulature en « Neferneferouré-Ouaenré »
(document 13)
c'est-à-dire « parfaites sont les perfections de Ré, l’Unique de Ré », et la reine
Néfertiti s’appelle maintenant Neferneferouaton - Nefertiti « Parfaites
sont les perfections d’Aton - La belle est venue »
Akhénaton n’a pas laissé de texte
sacré canonique. Son « enseignement » à ses fidèles était oral
surtout. Nous pouvons néanmoins nous faire une bonne idée de ses conceptions
religieuses grâce d’une part à l’explicitation qu’il a donné des noms du dieu
Aton, et d’autre part à deux séries d’hymnes, que l’on trouve gravés dans les
tombes des courtisans à Tell el'Amarna .
A -
LES NOMS D'ATON ET SA REPRÉSENTATION
Akhenaton attache une très grande
importance au nom qu’il a forgé-sur le modèle d’une titulature pharaonique-
pour le dieu Aton. En effet le nom exact du dieu n’est pas Aton, qui est une
abréviation. Les textes parlent de Pa-Iten-Ankh, c'est-à-dire l’Aton vivant, le Disque
vivant. Mais ceci n’est encore que l’abréviation d’un nom officiel et
didactique beaucoup plus long, véritable explication théologique. Ainsi de l’an
1 à l’an 9 du règne, ce sera
« Ré-Horakhty-qui-se-réjouit-dans–l’horizon-en–son-nom-de-Shou-qui-réside-dans-le-disque »
(document 14 : à droite)
On voit figurer dans ce nom
« développé » de l’Aton les noms de trois autres divinités classiques
de l’Égypte, toutes à connotation solaire : Rê, le grand dieu soleil, le
faucon Horus qui en est la manifestation figurative classique, et le dieu Shou
qui représente l’air, l’espace entre ciel et terre.
Ensuite on peut remarquer que,
pour la première et la dernière fois en Égypte, les noms divins sont inclus
dans des cartouches, ce qui était exclusivement réservé au pharaon. La
signification est claire : Aton gouverne le monde comme un pharaon
d’Égypte le fait du Double-Pays. Et c’est une manière de proclamer la
consubstantialité d’Akhénaton et du dieu dont il est l’émanation : la
royauté d’Aton dans le ciel est de même nature que celle d’Akhénaton sur terre.
Après l’an 9 et jusqu’à la fin du
règne, Akhénaton change le nom du dieu en même temps qu’il radicalise sa
politique mais sans changer de doctrine en faisant disparaître la forme
animale du faucon Horus et le nom du dieu Shou, ne laissant subsister que Rê
(document 15).
Ce gouvernement du monde par
l’Aton-roi est également manifesté par l’iconographie du dieu. On ne sait quel
génial théologien a imaginé l’aspect du disque rayonnant, mais cette
extraordinaire idée de représentation illustre parfaitement le propos :
les rayons issus du disque se terminent par des mains et descendent sur toute
la création Ils embrassent l’univers entier auquel ils donnent vie par
l’intermédiaire du couple royal, lequel est toujours le seul à recevoir le
signe de vie ankh (document 16).
B -
LES HYMNES
Outre le nom développé du dieu,
deux séries d’Hymnes à Aton nous sont parvenus, gravés sur les parois de tombes
de hauts dignitaires. Le Grand Hymne à Aton, n’existe qu’à un seul exemplaire,
tandis qu’on connaît 5 exemplaires du Petit Hymne à Aton. Ces hymnes, pour originaux qu’ils soient, ne
sont cependant pas entièrement nouveaux dans leur inspiration.
On a retrouvé en effet des exemples d’hymnes solaires écrits juste
avant l’époque amarnienne qui sont dérivés de ce courant rationaliste dont nous
avons parlé et qui prennent déjà comme thème de réflexion la seule réalité
visible.
Ceux qui fréquentent l’Égypte
pharaonique savent qu’il s’agit des textes les plus célèbres de tout l’ancienne
Égypte, et comme il est fréquent, cette célébrité alimente indirectement des
idées reçues ou des rêves parfois bien éloignés de la réalité de la source.
On ne sait pas qui a rédigé ces
hymnes à Aton, peut être le roi lui-même. Mais en tout cas ils sont le reflet
de la doctrine officielle. Ils s’adressent à trois personnes : au dieu
Rê-Horakhty d’abord, dont Aton est la manifestation visible, mais aussi à
Akhénaton et à Néfertiti mêlant inextricablement la louange divine à l’éloge
royal. Ils traitent successivement de deux thèmes : le cycle quotidien du
soleil, et la révélation du dieu à son fils Akhénaton.
Ces hymnes prennent la forme de
poèmes rédigés maintenant en langue vernaculaire. Il s’agit là d’une évolution
importante (et qui perdurera) puisque jusque là, les textes canoniques, et en
particulier ceux gravés dans les tombes ou sur les parois des temples étaient rédigés
en Moyen-Égyptien, langue qui n’avait plus cours depuis des siècles (pensons au
latin dans nos églises..) Dans le souci général de naturalisme qui guide la
nouvelle religion, Akhénaton ordonne que désormais tous les textes soient
rédigés dans la langue courante que nous appelons néo-égyptien. Les Hymnes sont des textes dont la haute
élévation spirituelle est incontestable. C’était probablement des textes
liturgiques destinés à être récité ou psalmodiés lors du culte dans les temples
de la capitale.
Alors écoutons-les (dans les
traductions de Grandet et Mathieu):
« Que ton apparition est
belle, Aton vivant, seigneur de l’éternité !
quand tu es éblouissant, radieux,
puissant,
ton amour est majestueux et
grand !
tes rayons éclairent tous les
visages,
to teint étincelant vivifie les
cœurs,
car tu as empli le Double Pays de
ton amour,
dieu auguste qui t’es formé toi
même !
toi qui as fait l’univers et créé
tout ce qui s’y trouve
hommes, troupeaux et tous les
animaux
tous les arbres qui poussent sur
le sol vivent quand tu te lèves pour eux.
Tu es la mère et le père de ceux
dont tu as fait les yeux
Quand tu te lèves, ils voient
grâce à toi
Dès que tes rayons ont éclairé le
pays entier,
Tous les cœurs exultent de te voir
Car tu es apparu comme leur
seigneur. »
Nous voyons qu’Aton, qui s’est
créé lui même, tient entièrement sous sa dépendance la vie du monde, qu’il
renouvelle quotidiennement la création dont il est « père et mère ».
Il n’y a donc plus de « première fois » pour la création, cet aspect
n’est jamais évoqué.
Toute la vie du monde se passe le
jour, la nuit est considérée comme un état de non-vie où il ne se passe
rien, qui ne sert à rien:
« dès que tu te couches dans
l’horizon occidental,
le pays est plongé dans les
ténèbres, en état de mort »
Nous touchons là, aussi étrange
que cela puisse paraître, le point fondamental de rupture entre les
conceptions religieuses traditionnelles et la conception amarnienne. C’est dans
cette négation d’un rôle quelconque de la nuit que réside vraiment l’hérésie
amarnienne. En effet jusqu’à présent le devenir nocturne du soleil était conçu
comme une sorte de drame cosmique. La réapparition du soleil chaque jour ne
pouvait avoir lieu qu’après un gigantesque conflit dans le monde de l’au-delà.
Le soleil du jour, après avoir perdu sa radiance se couchait et continuait son
périple nocturne dans sa barque en se rechargeant progressivement en énergie.
Mais dans ce périple nocturne, il devait affronter toutes sortes d’ennemis
redoutables qui essayaient de faire chavirer la barque solaire et d’empêcher la
renaissance du soleil au matin. C’est de cette manière imagée que les Égyptiens
avaient exprimé la tendance à la désorganisation spontanée du monde, que nous
nommons l’entropie. Et pour aider le soleil à gagner chaque jour son combat, il
fallait l’action combinée du roi rendant les cultes appropriés et des hommes,
il fallait que règne la Maât.
Mais dans la nouvelle religion,
tout cet aspect cosmologique de la course solaire disparaît. Le soleil
réapparaîtra obligatoirement, mécaniquement, demain comme il est apparu
aujourd’hui. Que l’on fasse quelque chose ou que l’on ne fasse rien, le soleil
sera là, les jours et les saisons s’écouleront. Mais par voie de conséquence,
toute l’organisation de la société qui devait tendre à la réalisation de la
Maât est remise en question.
La Maât n’a pourtant pas disparu,
elle a en fait changé de nature. Certes elle est devenue une vision optimiste
du monde, mais mécanique, implacable. Maintenant la Maât n’est plus l’œuvre
collective de mise en ordre du monde que le roi doit présenter aux dieux. Elle
est partout, immuable, et seul le roi interprète sa volonté. En fait, maintenant la Maât, c’est
Akhénaton lui-même ! Ainsi tous ses gestes et paroles deviennent sacrés,
et les courtisans s’adressent à lui en le nommant « mon soleil ».
Akhénaton change de ce fait la nature même de la royauté égyptienne qui est
maintenant un absolutisme sans limites, comme jamais le pays n’en a connu ni
n’en connaîtra après lui. Et ce qui doit faire mettre aux oubliettes cette
légende tenace d’un roi doux, faible et pacifiste, poète rêveur imprégné
d’amour pour toute l’humanité: elle est un contresens historique.
Ce qui n’empêche pas les Hymnes de
représenter de magnifiques morceaux littéraires, notamment par l’approche
universaliste qu’on y trouve pour la première fois :
« Astre du jour, grand de
prestige,
toutes les contrées lointaines, tu
les fais vivre,
tu as placé le Nil dans le ciel
pour qu’il tombe sur elles
…le Nil du ciel tu le donnes aux
contrées étrangères,
tandis que le Nil vient de la
Douat pour le pays d’Égypte »
« les langues sont
différenciées et les races de même
et les peaux séparées pour
distinguer les peuples »
Ainsi, Aton est présenté comme un
dieu universel, mais Akhénaton lui-même est toujours resté un pharaon d’Égypte
et n’est jamais devenu un prophète pour toute l’humanité. Akhénaton est
le « Seigneur des deux terres », tandis qu’Aton est
« seigneur du monde »
Le texte sur les pays étrangers se
poursuit par :
« tes rayons encerclent les
pays jusqu’aux limites de toute ton oeuvre,
étant Rê, tu atteints leurs
limites
afin de les subjuguer pour ton
fils aimé »
On voit dans cette dernière phrase
les limites de ce message universaliste : Aton est bien le dieu qui
gouverne le monde, y compris les pays étrangers et les ennemis traditionnels de
l’Égypte, mais ceux ci continuent à être considérés exactement comme
avant ; Et ainsi les scènes rituelles très classiques où l’on voit le roi
(ou la reine) massacrer les dits ennemis sont représentées à l’identique.
Certes il s’agit de scènes prophylactiques, à visée magique, sans rapport avec
la réalité, mais elles sont toujours présentes.
De même, on a voulu déduire de ces
textes et du non interventionnisme militaire du roi qu’Akhénaton était un souverain
philosophe et pacifiste. Là encore, il n’en est rien ! Akhénaton, mal
conseillé, n’intervient pas militairement en Asie pour redresser un empire
égyptien en train de s’effriter. Mais son père Aménophis III avant lui n’était
pas plus intervenu, préférant une diplomatie de l’or à des expéditions
guerrières. Rien de neuf donc ici. Et la seule trace qu’on ait d’une expédition
militaire qui a été mené contre de malheureuses peuplades nubiennes qui osaient
se soulever, une fois de plus, contre l’Égypte a été réprimée avec autant de
vigueur que d’habitude.
Mais revenons encore aux
Hymnes. Le lyrisme se poursuit par la
louange du créateur : au matin, quand Aton se lève, la terre redevient
habitable et est en fête, hommes, animaux et plantes rendent hommage au
créateur par leur activité renouvelée. C’est Aton qui tient toute vie sous sa
dépendance puisque «il produit les
germes chez les femmes et change la semence en être humain » . C’est aussi
lui qui donne le souffle de vie, aussi bien à l’enfant dans le sein de sa mère
qu’à l’oisillon dans son œuf. À la fois lointain et proche, il est celui qui
prend des millions de formes à partir de son unicité.
Cette religion d’Aton apparaît
comme une religion naturaliste, de contemplation de la nature, œuvre du créateur
solaire unique. Ainsi, lorsqu’Aton se lève, on nous dit :
« arbres et plantes
verdoient,
les oiseaux se sont envolés de
leurs nids
et tous les animaux dansent sur
leurs pattes
le pays entier fait son
travail »
On voit ici s’exprimer ce contexte
optimiste : toute la nature est une œuvre du créateur, et elle est donc
intrinsèquement bonne… On considère que l’ordre voulu par le créateur est
l’ordre naturel des choses, et qu’il n’y a pas de raison de le modifier. Ceci
explique le style si particulier des représentations amarniennes, dont nous
avons parlé plus haut. Non seulement on n’idéalise plus les représentations
comme avant, mais on n’essaie plus de cacher les défauts et même on les
accentue.
On voit aussi représentées des
scènes de la vie quotidienne inouïes ! Ainsi le couple royal en train de
manger, ou tenant sur les genoux leurs petites filles et les embrassant
(document 17)
(document 17a). On remarque toutefois que les canons généraux de la figuration
égyptienne restent respectés notamment la perspective couchée, qui font qu’on
reconnaît du premier coup d’œil ces scènes comme égyptiennes.
La fin des hymnes parle du rôle du
roi lui-même :
« Disque vivant qui se plaît
au ciel chaque jour
pour enfanter son noble fils
l’unique de Rê, et ce à son image,
sans un instant de cesse »
« il n’est personne qui te
connaisse excepté ton fils Akhénaton dont tu as fait qu’il soit conscient de
ton dessein et de ta puissance » et il conclut
« tous ceux qui s’agitent
depuis que tu as fondé le pays,
tu les dresses pour ton fils issu
de ta chair, le roi de Haute et Basse Égypte Akhénaton et pour la grande épouse
royale, son aimée, la maîtresse du Double Pays, Néfertiti ».
C’est extrêmement clair : le
roi est le seul intercesseur divin, le seul à avoir reçu la révélation d’ Aton
et qui puisse la transmettre.
7. LA VIE ET LE CULTE À AMARNA
Alors comment se passe la vie dans
la nouvelle capitale ? C’est bien sûr encore un chantier
bourdonnant quand la cour s’y installe. Plusieurs temples dédiés exclusivement
à Aton y sont bâtis, dont le grand temple, le principal et le petit temple
(document 18).
Le grand temple s’appelle «Gem-pa-Aton», c'est-à-dire trouver ou
rencontrer l’Aton. Il est très différent des temples dédiés à cette époque aux
autres divinités, notamment à Amon. Mais il n’est pas d’un style entièrement
nouveau. En effet il est proche des temples solaires de la Ve dynastie,
quelques 9 siècles auparavant. Là où le cheminement se faisait de la lumière
vers l’ombre, vers le saint des saints ou reposait la statue du dieu, ici tout
est à ciel ouvert afin que l’énergie vivifiante des rayons d’Aton puisse se
répandre sur les centaines d’autels en plein air qu’on avait couvert
d’offrandes animales, végétales et de fleurs et où le culte journalier était
célébré.
C’est Akhénaton et Néfertiti
eux-mêmes qui rendaient le culte au soleil levant chaque matin. Et l’on peut voir
des représentations du roi humblement prosterné devant la divinité qu’il a seul
le droit de vénérer sans intermédiaire.
Il existe toujours des prêtres, et
même un grand prêtre d’Aton, mais ils ne participent plus directement à
l’offrande, à l’entretien de la puissance divine. Prosternés pendant le culte
devant le couple royal (et non devant la divinité), leur rôle est purement
administratif : ils gèrent matériellement le domaine d’Aton. C’est tout.
On les appelle d’ailleurs «domestiques du dieu».
Le sens de l’offrande a
radicalement changé : puisqu’elle ne sert plus à entretenir, à renouveler
la vie divine chaque jour, l’offrande est devenue une action de grâce. On offre
à Aton une partie de sa création en signe de reconnaissance de sa bonté. On
n’en attend rien en contrepartie. Une autre image fréquente est celle du roi
faisant offrande des noms du disque solaire au disque solaire ! Il est
parfois représenté en sphinx pour ce faire.
Un autre aspect du culte , c’est
la sortie processionnelle du roi lorsqu’il quitte son palais pour se rendre au
temple. L’apparition du roi et de la reine est l’équivalent du lever d’Aton.
Ils sont toujours représentés montés sur un char et escortés de policiers et
militaires. Ces sorties du couple royal remplacent les anciennes processions
traditionnelles des autres dieux et notamment d’Amon lors des grandes fêtes.
Mais ici, pas d’oracles, le dieu d’Akhénaton est un dieu silencieux dont seul
le roi est habilité à révéler la volonté.
Plus de vrais prêtres, plus d’oracles, Akhénaton a trouvé là un moyen
très efficace d’empêcher toute critique de son action.
Ceci nous montre, s’il en était
encore besoin, que le roi n’est pas du tout le personnage faible et mou que
certains se sont plu à imaginer. Pour tenter d’imposer à l’Égypte des réformes
si contraires à ses traditions, pour étouffer toute velléité de résistance dans
le pays, il fallait une main de fer, et dans un gant de plomb. D’ailleurs il
n’est que de regarder l’attitude de tous les personnages face au roi :
jamais en Égypte on ne voit autant de gens courbés devant leur maître, ni
autant de militaires et de policiers représentés
(document 20). C’est d’ailleurs a
Amarna qu’on a retrouvé la plus grande caserne de police jamais mise à jour en
Égypte. Et le choix de l’emplacement de la capitale est également sans
équivalent, avec ce cirque rocheux qui entoure la ville de toute part sauf du
côté du Nil.
Une autre conséquence majeure du
système, c’est que le nouvel ordre du monde est immuable, et que le roi est
seul à le fixer Et ainsi disparaît la nécessité pour les hommes d’adopter une
attitude conforme à la Maât. Il faut maintenant une attitude conforme à la
volonté du roi !
De même, les statues auxquels les
Égyptiens avaient de tout temps rendu un culte comme étant les hypostases où
leurs dieux se manifestaient disparaissent. Akhénaton est très clair sur
ce point : dans une harangue aux courtisans datant du début du règne, il
dit expressément qu’il s’agit d’idoles de pierre sans aucune valeur. On imagine
l’effet ! Dans sa religion, nul besoin de statue puisque le soleil est
visible par tous. Les seules représentations iconiques admises sont celles du
disque rayonnant et du couple royal.
Ainsi chez les particuliers ce
sont les effigies du couple royal qui vont remplacer les statues devenues
inutiles. On en a retrouvé plusieurs exemples dans les maisons d’Amarna, dans
de petits autels domestiques
(document 21). Le culte des particuliers ne pouvant
s’adresser directement au dieu, c’est à ces effigies qu’il était rendu.
8. LA FIN DU RÈGNE
Qu’est ce que les Égyptiens
pouvaient bien penser de leur roi et de sa religion ? Il est bien
clair que seul le roi et une poignée de gens très proches comprenaient ce qui
se passait ! Le reste du pays reste très largement fidèle à la religion
traditionnelle. Et même parmi les courtisans, les opinions sont certainement
très dubitatives derrière une approbation de façade. Un signe qui ne trompe pas
c’est le très petit nombre de tombes
creusées dans la falaise qui entoure la ville et dont une seule semble
avoir été vraiment utilisée pour un enterrement, et ce malgré une exhortation
spécifique du roi indiquant qu’il était impensable pour les courtisans de se
faire enterrer ailleurs qu’à Amarna, ce qui n’allait donc pas de soi. Et puis on
a retrouvé jusque sur le site même d’Amarna et dans le village des ouvriers
notamment des représentations des dieux traditionnels et même des statuettes de
l’exécré dieu Amon !
Cette persistance, et même
probable reviviscence des cultes traditionnels vers la fin du règne semble
avoir irrité profondément le roi. Comme probablement l’opposition des
principales institutions religieuses du pays qui, étranglées économiquement,
ont du passer de la critique larvée à la critique ouverte.
L’attitude du roi se radicalise
alors en même temps qu’il change les noms qualificatifs de son dieu
Aton vers l’an 9, et on a vu que
toutes les représentations divines anthropomorphes disparaissent.
Va alors commencer une campagne de
destruction et de persécutions d’autres divinités absolument incroyable dans
cette Égypte polythéiste qui respectait toutes les formes divines, même
étrangères. Le roi et ses zélateurs vont s’en prendre surtout à Amon, et à
tout ce qui se rapproche de lui, brisant les statues, martelant les noms du
dieu partout, jusqu’au sommet des obélisques. On gomme même parfois le pluriel
au mot « dieux »
(document 23).
La première ébauche de
monothéisme s’accompagne ainsi des
premières persécutions systématiques de l’histoire de l’Égypte. Il y en aura
d’autres, mais ce seront celles du christianisme.
Ceci dit, il ne faut pas exagérer
la portée de ces destructions. Que ce soit par volonté, par incapacité ou par
négligence, de nombreux cultes ne sont pas inquiétés. Ainsi à Hermopolis,
quasiment en face de TEA, le culte de Thot, le dieu ibis, s’est poursuivi sans
problème apparent! Il faut dire qu’un des attributs de Thot est le disque
lunaire, alors, peut être que cela a pu jouer. Par contre Amon et tous les
dieux créateurs sont poursuivis. Mais les temples ne sont pas complètement
fermés, on en est sûr, même Karnak, mais ils ont gravement périclité. On aurait
d’ailleurs pu les démolir, mais cela n’a pas été le cas sans qu’on puisse
vraiment dire pourquoi.
Cette campagne iconoclaste et
sacrilège a certainement beaucoup choqué les Égyptiens, d’autant qu’elle était
perpétrée au nom d’un dieu qui n’avait pas su acquérir leur confiance. Et
comment aurait t’il pu en être autrement ? Akhénaton a institué une
religion mécaniste, abstraite, et pour tout dire inhumaine. On peut même se
demander si on doit parler de religion devant cette force aveugle et sourde,
dotée d’un mouvement inéluctable et sans conscience.
Aton n’est absolument pas un dieu
personnel à qui l’on peut s’adresser ou que l’on peut prier. Il est aveugle à
la destinée des hommes et sourd à leurs prières : on ne peut en attendre
ni consolation ni espoir. On ne pouvait lui prêter aucun des traits humains que
l’homme assigne toujours à ses dieux. Et donc pour les Égyptiens, comme le dit
Pierre Grandet c’était à peine un
dieu !
La piété personnelle ne peut se
tourner que vers le couple royal, nous l’avons vu. Le lien affectif qui pouvait
lier un individu avec une divinité représentait jusqu’alors une petite liberté
de penser. Maintenant ce lien est détourné au seul profit du couple royal dont
l’emprise est ainsi totale.
Un autre problème majeur du
système amarnien est de n’offrir aucune réponse à la question : qu’est ce
qui se passe après la mort ? On ne sait rien, et aucune piste n’a apparemment été
proposé par le roi. On suppose que les
hommes devaient errer de façon plus ou fantomatique sur terre près du
grand temple de Tell el'Amarna. Quoi qu’il en soit, la destinée traditionnelle
du mort qui aurait du s’assimiler à Osiris, dieu et roi du monde souterrain,
est à priori incompatible totalement avec les idées d’Akhénaton. Et les
problèmes que pose cette destinée post mortem vont apparaître de façon criante
à partir de l’an 14 quand une des filles d’Akhénaton et peut être la reine
Néfertiti meurent.
En plus, la Grande Epouse Royale
Néfertiti a bien donné 6 filles au roi, mais aucun héritier mâle. Akhénaton
savait donc que son successeur aurait
des problèmes importants de légitimité, et qu’il aurait probablement besoin de
s’appuyer sur les clergés traditionnels. Tout ceci fait que la réflexion royale
semble alors commencer à s’infléchir, au point que l’on se demande même si à la
fin de son règne le roi croyait encore vraiment à son système. En tout cas, il s’est fait creuser une
tombe, sur un modèle similaire à celles de la vallée des rois, et sculpter un
sarcophage. De même on a retrouvé des serviteurs funéraires à son nom, ce qui
relève d’une conception purement osirienne
(document 24). Tous ces préparatifs sont
ceux habituels pour un roi d’Égypte. Il
est possible que le roi leur ait donné une signification particulière, mais
nous ignorons laquelle.
Et puis un jour de la 17ème
année de son règne, le roi meurt ! Et le désarroi des prêtres est
immédiatement perceptible. Ne sachant pas quoi faire, ils font exactement comme
pour les enterrements des souverains précédents ! Akhénaton est momifié,
et son enterrement a lieu dans la tombe qu’il s‘était fait aménager.
Et on va immédiatement mesurer
tout le fossé qui s’était creusé entre le roi et ses sujets à la vitesse à
laquelle la religion d’Aton fut abolie, et ses monuments démantelés. Toute
référence au roi, toutes ses représentations et son nom furent
systématiquement détruits, son sarcophage fracassé, et sa momie d’abord
rapatriée à Thèbes a ensuite disparu. Et ceci se fait avec l’adhésion générale
de tout un peuple, et sans qu’aucune voix ne semble s’être élevée pour défendre
la religion hérétique. Et cette
damnation s’étendra ensuite à ses trois successeurs immédiats –dont le célèbre
Toutankhamon. [NB : nous n’aborderons pas ici la délicate et largement
controversée succession d’Akhénaton]
Et finalement lorsque le général
Horemheb sera devenu pharaon on lui attribuera 59 ans de règne, comme s’il
avait été le successeur d’Aménophis III, gommant ainsi littéralement de
l’histoire égyptienne toute la période amarnienne. Trois quarts de siècles
après sa mort, sous Ramsès II, on ne se souviendra du roi que sous les termes du
« criminel Akhénaton »
9. BILAN DE L’EXPÉRIENCE AMARNIENNE
Finalement elle représente
l’expérience personnelle du roi. Akhénaton avait « trouvé » Aton par
une recherche philosophique ou une intuition profonde (il dit bien que le dieu
est dans son cœur) et pensait que la lumière, comme principe unique, pouvait
expliquer tout le cosmos.
Ainsi se mêlait indissociablement
l’immanent et le transcendant: « bien que tu sois loin, tes rayons sont
sur terre » disent les Hymnes. Mais avec la lumière, il se liait à l’univers visible, ce qui
l’obligeait à nier tout ce qui ne lui appartenait pas : la nuit, la vie
dans l’au-delà, et les divinités du panthéon traditionnel et surtout bien sûr
Amon, « le caché ». Akhénaton avait fait d’Aton un concentré, une
synthèse de tous les dieux à connotation solaire d’Égypte.
Mais le débat n’est pas clos pour
savoir si nous avons affaire à un vrai monothéisme, cohérent. Nous avons vu que
le nom même du dieu fait référence, au début au moins, à trois entités divines
Rê, Horus et Shou. De même Aton formait
une trinité avec le couple royal, mais nous avons appris depuis le
christianisme que la notion de trinité ne semble pas incompatible avec celle de
dieu unique. Il faut d’ailleurs faire attention au mot « unique » en
Égypte ancienne. Il est très souvent employé par les fidèles pour donner la
préférence au dieu qu’ils se sont choisi. Et cela ne gène personne de faire
figurer sur une stèle le nom de « Aton l’unique », et de citer tout
de suite après Osiris et Khnoum…
Finalement, Akhénaton n’a pas
« inventé » une religion nouvelle. Il a simplement poussé à l’extrême
les conclusions de tout ce courant de pensée dont nous avons parlé qui tendait
à rassembler le multiple dans l’un. Je pense que son intuition personnelle était
vraiment celle d’un seul dieu et que le concept de monothéisme est bien présent
dans l’esprit du roi lorsqu’on lit gravé sur les tombes : « il n’y a
que lui », et il se considère très clairement comme son seul
interlocuteur : « aucun autre ne te connaît ».
Alors, quand on lit les Hymnes, on
ne peut qu’être frappé par l’apparente discordance entre leur hauteur de vue
et ce que nous avons déjà dit sur la personne et l’action du roi lui-même.
Et là se situe un
problème récurrent dans l’histoire de l’humanité et dont Akhénaton semble
être le précurseur : au nom d’idées extrêmement séduisantes, Akhénaton va
bâtir une religion d’une inexorable rigueur et utiliser toute la puissance
temporelle et religieuse dont dispose un pharaon d’Égypte pour essayer de l’imposer
envers et contre tout, par la force, sans qu’il y ait adhésion
véritable ni des élites ni du peuple d’Égypte.
Cette religion était donc
condamnée à disparaître avec son fondateur. Et elle est effectivement tombée
dans l’oubli pendant 2300 ans, jusqu’à la fin du 19ème siècle.
Mais Aton lui même ne disparaît pas et des traces inconscientes
des idées d’Akhénaton vont s’incorporer dans la religion égyptienne, et
perdurer jusqu’à sa fin.
On a fait un rapprochement entre
les textes des Hymnes et le psaume 104 de l’ancien testament, écrit plusieurs
siècles plus tard dont les accents sont certes voisins. Inévitablement,
certains en ont déduit l’existence d’un culte secret, d’une communauté d’initié
qui aurait perpétué les idées d’Akhénaton jusqu’à Moïse. Quand encore on ne lit
pas qu’Akhénaton et Moïse étaient tout simplement la même personne !
Il est plus prudent et
probablement plus vrai de considérer que les rapprochements incontestables qui
peuvent être établis sont dus à une évolution parallèle des réflexions dans ce monde proche oriental devenu
cosmopolite où les brassages de population et d’idées sont incessants.
Le mono-atonisme d’Akhénaton était
la première manifestation dans l’histoire de la distinction « vrai dieu –
faux dieux », qui sera reprise dans le mono-Javhisme de Moïse. C’est
aussi la base de toutes les intolérances et persécutions que le monde
polythéiste n’avait jamais connues.
Heureusement, la civilisation
égyptienne ancienne pourra encore survivre 18 siècles après Akhénaton. C’est un
autre monothéisme, celui du Christ qui finira par l’abattre.
Et par une intuition
extraordinaire, plusieurs siècles avant cette fin, des théologiens avaient
pressenti que l’abandon du culte des dieux signifierait la fin de l’Égypte.
Ecoutons-les :
« les dieux, quittant la
terre regagneront le ciel; ils abandonneront l’Égypte. Cette contrée qui
fut jadis le domicile des saintes liturgies, maintenant veuve de ses dieux, ne
jouira plus de leur présence. Égypte, Égypte, il ne restera de tes cultes que des
fables et tes enfants, plus tard, n’y croiront même pas. Rien ne survivra que
des mots gravés sur les pierres qui racontent tes pieux exploits»
Thierry BENDERITTER
Vous pouvez utilement consulter
les sites suivants:
Exposition « Pharaoes of
the sun » . À visiter absolument ! : http://www.mfa.org/egypt/amarna/index.html
Un site entièrement consacré à la
période amarnienne : http://kate.stange.com/egypt/
Remerciements à Pierre Grandet et
Bernard Mathieu pour leurs informations
BIBLIOGRAPHIE
Elle est très vaste et seuls sont
cités ici les ouvrages consultés.
MORENZ S : La religion
égyptienne, Payot 1977
ALDRED C : Akhénaton, roi
d’Égypte, Seuil 1997
GRANDET P : Hymnes de la
religion d’Aton, Seuil 1995
VERGNIEUX R.,GONDRAN M., Amenophis
IV et les pierres du soleil,
Arthaud 1997
HORNUNG E :, Les dieux de
l’Égypte, le un et le multiple, Le Rocher 1971
DESROCHES-NOBLECOURT C :
CD-ROM « TOUTANKHAMON », Syrinx
CHAPPAZ J-L : Amenhotep IV à
Karnak, Revue “Égypte, Afrique et Orient” : N°13
MATHIEU B : Le grand Hymne à
Aton, , Revue “Égypte, Afrique et Orient” : N°13
GABOLDE M : Amarna, la cité
du Roi-Soleil, , Revue “Égypte, Afrique et Orient” : N°14
CHAPPAZ J-L : L’Horizon
d’Aton, Revue “Égypte, Afrique et Orient” : N°14
Revue « le Monde de la
Bible » : Aux origines du monothéisme, Néfertiti et Akhénaton »,
janvier-février 2000
Revue KMT: vol 10 N°4
Amarna letters, vol 1,2 et 3, KMT
communication
REDFORD R: Akhenaten, the heretic king.