PAPYRUS EXPRESS : ARTICLE 2

Le culte funéraire en Égypte ancienne.

[ Vol.1 no.4 : le 1er octobre 2000 ]

Un article de Raphaël Bertrand (France).

Raphaël Bertrand est spécialiste de la copie des textes pharaoniques de l'ancien, du moyen et du nouvel empire. Il connaît le moyen-égyptien, le néo-égyptien, le hiératique et possède des notions de copte. Il donne également des cours d'égyptien. Ses centres d'intérêts sont l'Ancien Empire, l'étude des structures administratives, l'économie, la religion et bien entendu la philologie.


  PRÉSENTATION

Pour un ancien Égyptien, mourir ne signifiait pas cesser d'exister. La mort ne constituait pas une fin, mais une continuation. Autrement dit, elle le faisait simplement passer d'un monde connu, celui des vivants, à un monde inconnu, celui de l'Au-delà. Cet au-delà auquel le défunt accédait représentait une forme d'existence qui, si elle était différente dans sa forme même, n'en contenait pas moins les besoins qu'il avait connus de son vivant, à savoir boire et manger. La survie du mort, si l'on peut la nommer ainsi, dépendait donc du bon vouloir des vivants qui lui fournissaient les offrandes nécessaires. Cette dépendance pouvait bien évidemment être rompue pour diverses raisons (absence de descendants, oubli, manque de revenus, etc.). Aussi les Égyptiens recoururent-ils rapidement à la magie imitative qui consistait à reproduire dans leur tombe, en bas-reliefs ou en peinture, ces moyens de subsistance, car pour un ancien Égyptien représenter une chose ou prononcer le nom de cette chose revenait ipso facto à la créer.

Le culte funéraire proprement dit pratiqué par les vivants doit être dissocié des mesures prophylactiques et du viatique qui visaient d'une part à prémunir le mort dans l'au-delà contre des dangers éventuels et d'autre part à lui donner la connaissance de ce dernier pour éviter qu'il ne s'y perde. Ces mesures étaient constituées par les amulettes et par toute une littérature funéraire qui ne cessa d'évoluer et de s'étoffer au fil du temps, d'abord réservée au seul roi avant de se démocratiser allant des Textes des Pyramides aux Livre des Morts en passant par les Textes des Sarcophages, le livre des Deux Chemins, etc.

 

  1. LE MATERIEL CULTUEL

Outre l'organisation du culte, le matériel essentiel à ce dernier pouvait se résumer ainsi : Tout d¹abord, il y avait la table d'offrandes destinée à recevoir, comme son nom l'indique, les victuailles pour le défunt. À la Préhistoire, les offrandes étaient tout simplement placées près du cadavre. À l'Ancien Empire, la tombe se composait de deux parties : une infrastructure (partie non accessible aux vivants), là où reposait le défunt ; et une superstructure en forme de banquette trapézoïdale (le mastaba) dont le plan se compliqua au fil du temps. Les offrandes étaient alors déposées devant une niche cultuelle qui servait de chapelle, le plus souvent sur le côté oriental à l'extérieur du mastaba avant que celle-ci ne soit incluse dans la masse-même du mastaba au fur à mesure que sa superstructure se développa.

Les offrandes étaient déposées sur une natte de roseau tissée, laquelle a donné le hiéroglyphe Htp (image de la natte + tranche de pain). Toujours dans un souci de durabilité et d¹efficacité permanente, on en réalisa des exemplaires pétrifiées dans la pierre, incorporant des aliments gravés et parfois une formule sur lesquels on faisait couler de l'eau qui s'écoulait ensuite par une rigole. Ainsi grâce à la magie, le mort était à même de consommer la force vitale des denrées gravées.

La stèle funéraire généralement en calcaire, parfois en pierre plus dure, était un autre élément. Elle n'avait pas pour but d'être commémorative. Elle avait un rôle utilitaire : elle était liée au culte et elle identifiait avant tout le mort et l'individualisait en perpétuant son nom (c'est d¹ailleurs la seule inscription que l'on trouve sur les premières stèles royales d'Abydos). Au début de l'Ancien Empire, elle fut encastrée dans une niche à l'extérieur du mastaba qui servait de chapelle de culte. Outre le nom de leur propriétaire, l'on y trouvait ses titres et des informations bibliographiques.

Les particuliers du Moyen Empire firent dresser des stèles familiales en Abydos, ville sainte d'Osiris où tout Égyptien souhaitait faire un pèlerinage afin de profiter des offrandes faites au dieu.

Dans les tombes, des fresques détaillaient également les offrandes composées d'étoffes, d'huiles, de vases, d'ustensiles divers et d'aliments dont on précisait les quantités. Ces panneaux constituaient le dernier recours du mort et l'assurait de bénéficier par la magie de moyens de subsistance pour l'éternité au cas où le culte rendu par les vivants viendrait à péricliter. Les peintures du Nouvel Empire insisteront plus sur les moyens d'auto-production ; ainsi dans les tombes, nous voyons leur propriétaire cultiver le champ des Souchets qui se situe dans l'au-delà.

La stèle fausse-porte était l'élément architectural très répandu à l'Ancien Empire qui découlait probablement des stèles simples et qui permettait au mort de venir profiter des offrandes qui lui étaient présentées dans sa tombe lorsque le prêtre récitait l'offrande invocatoire, la pérèt-khérou (sortie à la voix) l'invitant précisément à sortir.

Les rituels étaient exécutés devant cette fausse-porte constituée d'un triple cadre (voir celle de Houni, à droite, fonctionnaire sous la Ve dynastie) : une architrave, des montants extérieurs et intérieurs. Entre les montants intérieurs sur lesquels le défunt et ses titres étaient représentés, se trouvait un passage surmonté d¹une carpette enroulée, imitation d¹une porte réelle, la tombe étant considérée comme la demeure du défunt. Sur le montant supérieur, se trouvait la représentation du défunt devant sa table d¹offrandes.

Enfin, les statues de culte que le ka du mort pouvait occuper étaient, elles-aussi, les bénéficiaires des offrandes. Elles prenaient place dans le serdab, petite pièce murée, et pouvaient bénéficier des offrandes et assister au culte par de petits soupiraux.

 

  2. LE CULTE FUNERAIRE PROPREMENT DIT

Au prédynastique, le culte funéraire ne nous est guère connu, quoique les tombes montrent clairement l'existence de certaines pratiques que nous voyons à l'époque pharaonique : le corps du défunt enveloppé d'une natte et entouré d'objets usuels et de nourriture.

À l'époque dynastique, bien que le culte funéraire était censé être quotidien, il servait de cadre à certaines fêtes nationales ou régionales qui donnait aux familles l'occasion de se rendre dans les tombes.

Pour les pharaons, le culte funéraire était pratiqué dans un temple funéraire dédié entièrement à cette fonction. À l'Ancien Empire, c'était le temple haut de la pyramide qui servait de temple funéraire, placé le plus souvent sur la face Est de celle-ci. À partir de la Ve dynastie, celui-ci se doubla d'un temple solaire comportant un obélisque tronqué construit en maçonnerie ( réplique du benben, la colline primordiale qui avait émergé du Noun au moment de la création) placé au centre d'une vaste cour d'offrandes. Au Nouvel Empire, le Châteaux de Millions d'années se trouvaient au bord du désert occidental de Thèbes, séparé de l'hypogée royal creusé dans la Vallée des Rois.

Pour le culte funéraire royal, on créait une fondation ou domaine funéraire (pèr djèt) qui était une entité économique disposant de terres, doté d'un clergé et d'un personnel spécialisé. Ce domaine générait les produits nécessaires au culte. Et comme nous nous trouvons en présence d'une économie non monétaire, une fois que le roi mort avait consommé magiquement la force vitale des aliments, ceux-ci étaient redistribués en paiement au personnel.

Pour assurer la pérennité de leur culte funéraire, en plus des bas-reliefs et des peintures, plusieurs possibilités s'offraient aux particuliers. Par privilège, ils pouvaient avoir le droit d'ériger leur tombeau à côté de celui de leur souverain et bénéficier, toujours selon le principe de la redistribution, des offrandes présentées à ce dernier dans son temple funéraire.

Cependant, le fait de dépendre des offrandes faites au roi, surtout lorsque le pouvoir central s'affaiblit, risquait de conduire le défunt à se voir privé des offrandes indispensables à sa survie. Aussi, et cela très tôt dès l'Ancien Empire, à l'image du roi, les particuliers qui pouvaient se le permettre, assurèrent leur culte funéraire eux-mêmes en créant leur propre fondation à même leurs biens personnels ou grâce à des cadeaux provenant du pharaon.

Le culte incombait normalement au fils aîné du défunt, mais dès les premières dynasties, apparut un professionnel (lorsque les moyens du défunt le lui permettaient) : le prêtre funéraire (hèm-ka) qui était chargé, en lieu et place des descendants, de présenter les offrandes et de réciter les prières.

C'est alors que l'on se rendit compte qu'à la mort du prêtre, le domaine était partagé entre ses héritiers. Et au bout de plusieurs générations, le domaine funéraire qui avait été confié au prêtre se retrouvait complètement anéanti. C'est pourquoi, à partir du Moyen Empire, on instaura la règle de l'indivisibilité du domaine funéraire qui consistait à confier en usufruit le domaine funéraire à un prêtre, ce dernier s'engageant à ne le transmettre qu'à l'un seul de ses fils (pas forcément l'aîné), et ainsi de suite. Cette règle garantissait l'intégrité du domaine funéraire.

Ainsi, le gouverneur d'Assioût, Djéfaï-Hâpy, qui vécut à la XIIe dynastie sous Senousret Ier (1974-1929 av J.C) et qui gouvernait le 13e nome de Haute Égypte, ainsi que la ville d'Assioût, passa-t-il de son vivant une série de contrats avec son prêtre funéraire qui prévoyaient les modalités d'exécution et de rétribution pour son culte.

 

  3. UN CONTRAT D'ASSIOUT : PRÉSENTATION

Le contrat présenté ici est l'un des dix contrats provenant de la tombe de ce gouverneur du 13e nome et de la ville d'Assioût dans lequel elle se trouve. Cette tombe se situe dans Ra-Qérérét, la nécropole antique de cette ville de Moyenne Égypte.

Ces textes juridiques sont tous rédigés d'une façon similaire. On y trouve les éléments suivants, toujours dans cet ordre : indication des parties contractantes, l'objet du contrat, la rétribution de la prestation, des précisions éventuelles au discours direct du gouverneur et l'accord verbal des parties.

L'objet du présent contrat est une double prestation : une offrande à sa statue, ainsi qu'une procession à faire en la faveur du défunt.

 

  4. UN CONTRAT D'ASSIOUT : TEXTE HIÉROGLYPHIQUE

Pour voir le texte hiéroglyphique, et pour éventuellement le télécharger, vous cliquez sur le bouton (le fichier fait 137k):

 

  5. UN CONTRAT D'ASSIOUT : TRANSCRIPTION

Pour obtenir la transcription du texte hiéroglypique, ainsi que les analyses grammaticales du texte cliquez sur le bouton :

 

  4. UN CONTRAT D'ASSIOUT : TRADUCTION (Raphaël Bertrand)

Contrat que le gouverneur et directeur des prêtres Djéfaïhâpy, juste de voix, a passé avec le clergé du temple d'Oupouaout, seigneur d'Assioût, à l'effet de lui donner un pain blanc par personne pour sa statue qui se trouve dans le temple, le 18 du premier mois de Akhet, jour de la fête ouag, et de sortir (litt. par eux) derrière son prêtre funéraire en récitant les formules de glorification pour lui, une torche ayant été allumée pour lui conformément à ce qu'ils font chaque fois qu'ils accomplissent les rites de glorifications pour leurs propres défunts, le jour d'allumer la torche dans le temple.

En outre, ce pain blanc sera sous la responsabilité de son prêtre funéraire.

Ce qu¹il leur a donné pour cela :

1 sac de charbon de bois par taureau et 1 chaudron de charbon de bois par chèvre qu'ils doivent donner au magasin du gouverneur à raison de tout taureau et de toute chèvre livrés au temple en tant qu'ancienne taxe qu'ils doivent verser au magasin du gouverneur.

Alors, il leur abandonna cela et on ne leur (re)prendra pas, et leur accorda 22 cruches de bière et 2200 pains qéfen que le conseil du temple doit lui donner le 18 du premier mois de Akhet en échange (du fait qu')ils lui donnent un pain blanc par personne dans ce qui leur revient du temple et qu'ils récitent (litt. et de réciter) les glorifications pour lui.

Alors, ils leur dit : Si ce charbon de bois vous est réclamé par le gouverneur en fonction, voyez, ce pain-bière que ce conseil de temple me verse et que je vous ai donné ne diminuera pas, (car) voyez, c'est avec eux que j'ai conclu cela !

Alors, ils tombèrent d'accord sur cela.

 

  5. AUTRES MODALITÉS POUR L'AU-DELÀ

Parallèlement à ce système de fondation funéraire, on cherchait à bénéficier des offrandes offertes aux dieux toujours dans l¹optique d'être assurer d'obtenir les moyens de subsistance au cas où le culte rendu dans la chapelle de sa tombe viendrait à ne plus être pratiqué. Et c'est là qu'intervenait l'offrande par virement. Textuellement, elle se présentait sous la forme de : Offrande que donne le roi à telle divinité (le plus souvent Anubis ou Oupouaout) de sorte que cette dernière fasse bénéficier le mort de l'offrande invocatoire.

Si l'on faisait appel à Pharaon comme intermédiaire, c'est que dans l'Égypte pharaonique, la seule personne théoriquement habilitée à rendre le culte était le roi. Ce n'est que par délégation que les prêtres avaient ce pouvoir. C'est pourquoi, c'est le pharaon qui était toujours représenté sur les murs des temples égyptiens face aux divinités. Celui-ci servait d'intercesseur entre les hommes et les dieux, et en l'espèce entre le particulier et la divinité citée.

Certains personnages obtenaient du roi de pouvoir placer leur statue dans le temple lui-même. Ainsi, une fois que la divinité avait profité des offrandes, ces dernières faisaient le tour du temple et étaient présentées aux statues des divinités secondaires et aux statues des particuliers qui se trouvaient dans le temple avant d'être redistribuées au clergé officiant.

On recourait également à l'appel aux vivants gravé sur les stèles ou sur les parois des tombes. Il s'agissait d'une formule exhortant les visiteurs de la tombe à réciter l'offrande invocatoire et à prononcer le nom du propriétaire de la tombe. La magie pourvoyait à rendre réelles les offrandes à partir des artifices picturaux et textuels.

À la Basse Époque, le culte funéraire se réduisit à une libation d'eau versée tous les 10 jours et à la prononciation du nom du défunt.

On le voit, ce qui comptait le plus pour un Égyptien dans sa vie d'outre-tombe, c'était de disposer de moyens de subsistance et que son nom, l'un des constituants de sa personnalité, ne tombe pas dans l'oubli.

Raphaël Bertrand