PAPYRUS EXPRESS : ARTICLE 1

Akhénaton et la religion d'Aton (Partie 1 de 2).

[ Vol.1 no.4 : le 1er octobre 2000 ]

Un article de Thierry Benderitter (Toulon, France).
Thierry Benderitter est un égyptologue amateur averti. Particulèrement intéressé par les aspects idéologiques / religieux de la civilisation égyptienne (il a rédigé les sections sur les divinités pour le cédérom L'Égypte des pharaons, Média360 Inc. 1998), il n'en maîtrise pas moins les éléments politiques nécessaire à une juste compréhension du phénomène amarnien.


  PRÉAMBULE

L’époque amarnienne est l'une des plus passionnante de l'histoire de l'ancienne Égypte. C'est aussi une de celles qui a suscité le plus de travaux et de controverses parmi les spécialistes et au sein du grand public en général. Notre but ici n'est pas d'être exhaustif , mais d'offrir au lecteur une vision qui essaie d'être objective en fonction des données historiques qui semblent avérées. De nombreux points restent néanmoins sujets à discussion ou à interprétation.

Avec le règne du pharaon Akhénaton, le vieux pays d'Égypte va connaître une exceptionnelle période de bouleversements et une des expériences spirituelles et religieuses la plus fascinante de l'histoire de l'humanité. Sous l'impulsion du pharaon Amenhotep IV / Akhénaton et de sa belle et célèbre épouse Néfertiti, ce que l'on a appelé l'hérésie amarnienne (du nom du village moderne tout près duquel était située sa capitale) ou encore l'expérience amarnienne va tenter de bouleverser les croyances traditionnelles d'une civilisation plusieurs fois millénaire.

Il s'agit d'un sujet assez à la mode et de nombreux ouvrages paraissent régulièrement sur Akhénaton et Néfertiti, de qualité variable, et qui reflètent hélas souvent plus les rêves de leurs auteurs que la réalité de la documentation. Quant encore les protagonistes ne sont pas complètement désacralisés dans des réclames pour savonnette ou autre...

Quant aux égyptologues professionnels, l'évocation de cette période entraîne toujours des réactions et prises de position souvent passionnées, tant les questions sous-tendues sont importantes pour l'histoire religieuse et l'histoire des idées en général.

Il faut dire que la personnalité du roi Akhénaton, ainsi que la signification et la portée de son action et de sa pensée, ont été très diversement appréciés. Ainsi à la fin du XIXème siècle, le grand égyptologue anglais, Sir Flinders Petrie, le premier à avoir compris l'importance historique d'Akhénaton le décrivait à la fois comme le premier monothéiste et le premier individu de l'histoire et écrivait : un homme qui fut incontestablement un génie et qui parvint à broyer la carapace millénaire des habitudes, des superstitions et des conventions de la société et tint courageusement tête à la puissance du clergé et des autres dignitaires. De nos jours, beaucoup d'historiens plus matérialistes ont renversé du tout au tout ce jugement et nombreux sont ceux qui considèrent Akhénaton, soit comme un tyran, un despote fanatique, un malade mental ou un athée !

Alors, nous allons essayer d'y voir un peu plus clair, en nous appuyant sur les faits avérés dont nous disposons et en proposant des hypothèses plausibles sinon toujours certaines.

Pour cela, il nous faut remonter loin dans le temps, vers les années 1350 avant notre ère, dans l'Égypte impériale du Nouvel Empire, au temps du père d'Akhénaton, le pharaon Amenhotep III.

 

  1. LA SOCIÉTÉ ÉGYPTIENNE À LA FIN DU RÈGNE D'AMENHOTEP III

À cette époque, l'Égypte est déjà une très ancienne civilisation, puisque les pyramides se dressent depuis plus de 1000 ans sur le plateau de Gizeh. Le pays possède une très vieille tradition qui a su résister et s'affirmer malgré les vicissitudes de l'histoire.

Ce sont les pharaons de la glorieuse XVIIIème dynastie qui gouvernent le Double Pays d'Égypte depuis deux siècles, après en avoir chassé les envahisseurs étrangers (les Hyksôs). Cette invasion / occupation d'une partie du pays a d'ailleurs laissé des marques profondes dans l'imaginaire collectif. Et c'est entre autres pour se garantir de nouvelles invasions que l'Égypte s'est constitué un immense empire qui s'étend depuis la 4e cataracte du Nil, dans l'actuel Soudan, jusqu'à l'Euphrate et à la limite de l'Anatolie (voir la CARTE).

Tout le long de la côte Syro-palestinienne, on trouve des Cités-États de petite taille mais très prospères, qui fournissent à l'Égypte tout un ensemble de produits manufacturés (armes, vaisselle,..) et des chevaux. Cette région , qui intéresse tous les grands empires de proximité, est très instable politiquement, les Princes ou roitelets de ces cités changeant d'alliance en fonction de leurs intérêts.

L'Égypte assure traditionnellement sa souveraineté sur cette région par la présence de quelques garnisons, et par un réseau de clientèle qui tient les princes vassaux par la menace d'expéditions militaires punitives, et par la fourniture d'or nubien. Amenhotep III n'a pas entrepris une seule expédition militaire dans cette région, aussi à la fin de son règne l'empire d'Asie commence à se disloquer au profit de celui qui va devenir le nouvel adversaire de l'Égypte dans la région, le royaume Hittite.

Sous le règne d'Amenhotep III, l'empire est à son apogée. Les immenses richesses que représentent les tributs payés par les nations sous domination égyptienne affluent vers la vallée du Nil et contribuent à une prospérité générale qui se marque notamment par les riches dotations aux temples traditionnels et par l'abondance d'une production architecturale et artistique dont le raffinement ne sera jamais dépassé par la suite. L'enrichissement du pays et les contacts externes ont favorisé la transformation de la société égyptienne. Désormais, c'est une société plus ouverte, une société surtout devenue cosmopolite, avec une présence et une influence de plus en plus importante des étrangers installés en Égypte. Petit à petit, les mentalités se sont modifiées...

Les conséquences en sont multiples, aussi bien pour ce qui concerne les conceptions sur la nature de la royauté que sur la spiritualité, avec un développement de l'idée impériale qui se superpose au développement du culte solaire, le culte dynastique. On proclame ainsi l'universalisme du pouvoir royal sur terre comme celui du soleil Rê dans le ciel. Dès lors, les épithètes laudatives fleurissent, le roi étant appelé roi des rois, prince des princes, et déjà : Aton pour tous les pays.

Et les théologiens vont de plus en plus associer le dieu solaire par excellence, Rê, à tous les autres dieux du panthéon, à commencer par Amon.

 

  2. AMON

La XVIIIème dynastie s'est placée depuis le début sous la protection / le patronage du dieu Amon de Karnak, promu dieu dynastique, dieu d'empire (doc 3). Roi des dieux et dieu des rois, Amon a vu son rôle de dieu principal du pays se renforcer petit à petit, et il est maintenant amalgamé au grand dieu solaire Rê, sous la forme d'Amon-Rê.

Cette solarisation d'Amon fait du soleil la principale forme de la divinité, tandis que les autres dieux représenteraient des manifestations particulières à un moment donné et à un endroit précis. Amon dont le nom veut dire le Caché, celui qui ne s'est pas encore manifesté, représente maintenant un dieu démiurge par excellence, un dieu qui a créé et qui recréé chaque jour le monde. De plus en plus on le considère comme l'un dans lequel le tout est contenu.

Les relations entre le un et le multiple ont été imaginées sous de nombreuses formes. À Thèbes, c'est une compagnie de trente entités qui symbolise la démultiplication d'Amon, par ses 10 baous (càd ses puissances de manifestations, ses 10 kaous (le ka est l'énergie vitale qui a besoin d'être entretenue par les offrandes) et ses 10 noms.

Cette interprétation qui consiste à faire dériver le multiple vers l'Un s'impose progressivement dans les classes dominantes et chez les lettrés, de plus en plus nombreux d'ailleurs à cette époque. Elle est typiquement dans la tradition et la mentalité égyptienne, et il ne viendrait à l'esprit de personne à ce moment de vouloir effacer, renier d'autres entités divines pour autant !

Inutile de dire que ces spéculations passent largement au dessus de la tête du fidèle de base, et d'ailleurs aucun effort de vulgarisation n'a jamais été entrepris pour essayer d'expliquer ces conceptions à un peuple de paysans qui avait bien d'autres soucis beaucoup plus concrets et qui faisait largement confiance aux petits dieux et génies qui veillaient sur sa vie quotidienne.

Amon est aussi le garant suprême du droit et de la morale, dont la volonté se manifeste par des oracles, notamment par ceux qu'il rend aux fidèles qui le consultent lors de ses sorties en procession les jours de grandes fêtes.

Mais Amon n'est pas uniquement un dieu officiel, lointain. Il a su gagner la confiance de nombreux Égyptiens qui en ont fait leur dieu personnel, leur interlocuteur divin privilégié. Car à cette période se développe progressivement une forme de piété personnelle, une relation directe de l'homme avec son dieu, qui n'existait pas dans les époques antérieures. Amon est ainsi devenu celui qui sait écouter celui qui l'implore, qui sait pardonner, qui sait consoler. Il est désigné comme celui qui secourt les humbles, celui qui donne la force aux malheureux. On peut le prier, le fléchir, il pardonne les fautes si on peut justifier d'une conduite irréprochable si comme le disent les textes, on a suivi le chemin de la Maât.

Alors, il faut dire un mot de cette fameuse déesse Maât. Elle est le fondement de la compréhension du système religieux et de la société égyptienne. La Maât, c'est le monde organisé, l'ordre, la stabilité la justice qui règne. Maât, c'est l'équilibre entre les forces antagonistes qui gouvernent le monde. Or, le rôle du roi ,c'est de faire régner la Maât sur terre. Et l'offrande suprême que le roi fait aux dieux, c'est celle d'une figurine de cette déesse. Par cette offrande, le roi leur signifie que , grâce à son action personnelle aidée par celles des hommes, le monde terrestre est conforme à ce que eux, les dieux, demandent.

À charge maintenant pour eux d'agir en retour pour les hommes. C'est cette réciprocité qui est fondamentale dans toute la religion égyptienne et c'est sur elle que repose la continuation du monde. Remarquons ici quelque chose de très important pour la suite, dans la conception traditionnelle, le roi fait régner la Maât sur terre mais il n'est pas la Maât.

Parallèlement à la montée du dieu Amon, la puissance temporelle de son clergé s'est considérablement accrue, ainsi que son pouvoir politique. Pour s'en convaincre, il n'est que de regarder la magnificence du grand temple de Karnak où chaque souverain avait à coeur de laisser sa marque par d'importants travaux architecturaux.

De plus, la volonté d'Amon, on l'a dit, s'exprimait par l'intermédiaire des oracles . Oracles rendus par les prêtres bien sûr ! Ces oracles ont même parfois pu permettre à certains souverains dont la légitimité n'était pas évidente d'accéder au trône.

Cette puissance du dieu et de son clergé se manifeste très clairement dans l'apparition de la notion de théogamie. Le pharaon va apparaître non plus comme le fils de son père et de sa mère, mais comme le fils de sa mère et d'Amon qui s'est incarné dans son père. Par ce processus de théogamie, il renforce ainsi sa filiation divine et son rôle traditionnel de garant de la Maât.

Par le biais des oracles, le dieu et son clergé pouvaient approuver ou censurer la conduite des particuliers , mais il existait un danger potentiel qu'il en fasse de même de la conduite royale. Cette menace potentielle semble avoir été insupportable à Amenhotep IV / Akhénaton, nous le verrons bientôt.

Ainsi donc, on assiste à cette époque à une consécration du dieu Amon-Rê, parallèlement à une reviviscence des cultes et de la dévotion solaire, en particulier dans la famille royale.

Et c'est dans ce contexte d'un dieu Amon triomphant, que le dieu Aton va faire son apparition.

 

  3. ATON

Qui est ce dieu Aton qui sera le centre de la religion qu'Akhénaton essaiera d'imposer ?

Enfait, ce n'est pas vraiment un dieu nouveau, car on trouve mention de son nom dans les textes des pyramides, soit 1000 ans plus tôt. À l'origine, Aton représente un des noms communs désignant le soleil, dérivé d'une racine verbale signifiant être loin. Cela devait se prononcer yati(n). Le n terminal est tombé avec le temps. Il n'est pas vraiment ressenti comme une divinité particulière, mais tout simplement comme le disque solaire en mouvement.

Nous avons vu que sous le règne du père d'Akhénaton , Amenhotep III, le dieu Amon est considéré de plus en plus comme une manifestation du soleil sous la forme d'Amon-Rê. Eh bien, on considère maintenant qu'il accompli en tant qu'Aton, disque solaire visible partout et par tous, son périple céleste et qu'il enserre de ce fait tout l'univers de sa puissance.

Pendant toute la XVIIIème dynastie, cette dynamique solaire universelle est mise en parallèle avec le pouvoir royal qui est lui aussi de plus en plus considéré comme universel.

Progressivement on voit une relation de plus en plus forte se nouer entre Aton et le roi. Ainsi quand Amenhotep III sort de son palais, c'est Aton qui se lève à l'horizon, quand il marche sur les pays étrangers, c'est Aton qui parcourt le ciel, et un vizir a pu se décrire comme étant celui qui contemple le disque en son horizon, c'est à dire le roi dans son palais.

Cette montée d'Aton sous Amenhotep III est aussi attestée par le nom Aton est resplendissant donné à un des palais et à la barque royale d'apparat. Un des corps d'armée égyptien prend même le nom d'Aton.

On assiste aussi à une multiplication des colosses à l'effigie du souverain. Ces colosses représentent une matérialisation du corps divin du roi, et ils sont l'objet d'un culte. Ils se multiplieront sous Akhénaton conformément à l'idée que celui ci se faisait de sa fonction.

Nous voyons ainsi qu'Aton est donc déjà bien présent à la fin du règne d'Amenhotep III. Notons, et c'est important, que la dévotion solaire de ce souverain est très différente de ce que sera celle d'Akhenaton. Le roi continue à participer au grand voyage diurne et nocturne du soleil, et aide celui ci a renaître au matin après avoir vaincu ses ennemis du monde souterrain, et notamment le serpent Apophis.

 

  4. AMENHOTEP IV - AKHÉNATON MONTE SUR LE TRONE

Voilà où nous en sommes lorsque vers l'an 1358 avant notre ère un grand malheur frappe le Double-Pays d'Égypte : le pharaon Amenhotep le troisième vient de mourir. Après les 70 jours rituels, il a été inhumé en grande pompe dans son hypogée de la Vallée des rois, et c'est son fils qui monte sur le trône. Sa légitimité est incontestable, et incontestée.

Il doit avoir dans les 25 ans et s'appelle Amenhotep, tout comme son père. Le terme d'Aménophis, utilisé parfois, provient d'une déformation grecque du nom égyptien Imn htp, Amon est satisfait, dénomination qui fait donc directement référence à Amon.

Cette montée sur le trône a pu être précédée par une période de corégence avec son père, qui aurait même pu atteindre une dizaine d'années, mais ceci est très discuté. (Le point sur la question de la corégence vient d'être fait tout récemment par Leslie Bailey, dans une thèse soutenue à l'université de Chicago. Elle conclut... qu'on ne peut pas conclure actuellement !)

Nous ne savons pratiquement rien de la jeunesse de celui qui est devenu le pharaon Amenhotep IV. On sait seulement qu'il n'était pas initialement destiné au trône car il avait un frère aîné, Thoutmôsis, qui est décédé avant lui.

On peut être certain que cette jeunesse a baigné dans tout ce bouillonnement intellectuel et théologique dont nous avons parlé, qui à la fois essayait de comprendre les relations qui pouvaient exister entre le un et le multiple et d'autre part redonnait une place de choix aux très anciens cultes solaires. Certains lettrés, minoritaires, allaient très loin en rejetant comme autant de superstitions les arcanes compliquées de la religion au profit d'une interprétation d'esprit rationaliste qui privilégie la seule réalité visible. Tout ceci marquera profondément le jeune prince.

Le jeune Amenhotep a déjà épousé celle qui est probablement sa cousine , la belle Néfertiti (son nom signifie la belle est venue) qui devient de ce fait la Grande Épouse Royale qui est censée donner naissance à l'héritier mâle du trône.

Pendant les deux premières années du règne, rien ne semble changer. Le roi s'est fait couronner à Thèbes, la ville d'Amon, comme ses prédécesseurs avant lui. Il a adopté une titulature très traditionnelle, qui fait clairement référence à Amon, et il conserve son nom de naissance Imn htp.

La titulature complète adoptée par le roi le met clairement sous le patronage d'Amon :
Nom d'Horus : Taureau puissant aux hautes plumes, allusion à la coiffe d'Amon;
Les Deux Maîtresses : À la grande royauté de Karnak;
Nom d'Horus d'Or : Qui exalte les couronnes dans l'Héliopolis du Sud (Karnak);
Prénom : Amenhotep.

Immédiatement, il ouvre des carrières, de granit en Assouan, et de grès au Gebel Sisileh. C'est de ces dernières que seront extraites les fameuses petites talatates ou talates qui serviront à l'édification des monuments de la période.

En l'an 2, les choses commencent à bouger. Le roi ordonne la construction, en plein domaine d'Amon à Karnak, de plusieurs édifices dédiés au dieu Aton.

Et dès ce moment, on note des innovations qui ont profondément ébranlé et choqué les mentalités de cette société si traditionnelle et conservatrice.

Tout d'abord, pour aller plus vite, on ne construit plus en gros blocs, mais plutôt à l'aide de briques de grès, les talatates, qui pouvaient être portées par un homme seul. La construction s'en trouve considérablement accéléré, tout comme le démantèlement qui suivra l'époque amarnienne aussi, bien sûr...

Surtout, les représentations figuratives subissent des changements importants. Certes, les canons de fond, notamment la perspective couchée, sont respectés et l'on n'hésite pas à reconnaître les oeuvres comme égyptiennes, mais les personnages deviennent très étranges, même pour nous, modernes. Alors imaginons l'effet sur les Égyptiens de l'époque. Cette innovation dans la décoration apparaît clairement comme une volonté royale délibérée. Certains sculpteurs, comme Bak, disent d'ailleurs expressément qu'ils ont reçu leur enseignement du souverain lui même.

Ce qui est frappant avant la rupture officielle avec Amon qui surviendra plus tard, c'est justement cela : cet espèce de style naturaliste, réaliste, poussé parfois jusqu'à la caricature et qui caractérise fondamentalement l'époque amarnienne. Ainsi, le roi (et les autres personnages de la famille royale d'ailleurs), est représenté avec un crâne allongé, un long cou maigre, une tête rejetée vers l'arrière, de grosses lèvres. Il est presque toujours coiffé du casque bleu (Khepresh) ou du némès, et ce dernier adopte une forme ronde qui rappelle le disque solaire. Des hanches larges et féminines lui donnent parfois un aspect androgyne qui a fait couler beaucoup d'encre, puisque certains en ont conclu qu'il était un dégénéré, atteint d'une maladie endocrine. Ce qui est faux ! On peut être certain aujourd'hui qu'Akhénaton n'est pas atteint d'une forme d'eunucchisme, et les 8 filles au moins qu'il engendrera en sont une preuve formelle.

Il est probable que le roi a donné l'ordre de ne rien cacher des caractéristiques physiques de la famille royale (dont les crânes retrouvés sont effectivement allongés) et même de les accentuer, à la fois par ce souci de naturalisme qui va caractériser la nouvelle religion, et à la fois par souci de créer un choc, une rupture dans les esprits par rapport à la tradition.

De plus, comme toujours en Égypte ancienne, les représentations ne sont jamais neutres . Au contraire, elles sont l'essence même de l'idéologie royale. En se faisant représenter sous une forme ambiguë, à la fois masculine et féminine, ou encore sous forme asexuée, le roi a au moins deux buts. D'abord, il se représente comme la fusion du père et de la mère du pays, comme l'Être humain primordial, l'émanation non sexuée du dieu Aton, dont il est l'unique représentant sur terre. D'autre part, en rapprochant son iconographie de celle de la reine Néfertiti, il gomme de plus en plus les différences qui pouvaient exister entre eux.

Et c'est une nécessité, une sorte de chassé croisé : car lui, le roi, va monter d'un cran en s'assimilant à Aton, et il faudra que la place qu'il laisse vide soit occupée : elle le sera par la reine Néfertiti. Néfertiti va ainsi jouer un rôle majeur dans la religion amarnienne. Déjà sous les règnes précédents, la Grande Épouse Royale avait pris une place de plus en plus grande dans la théologie et l'organisation du culte d'Amon, mais maintenant elle tient une place presque aussi importante que le roi. Et ainsi sur les stèles, les statues, chaque fois que l'on aura la place matérielle pour le faire, c'est le couple royal que l'on représente et non le roi seul. Et l'on verra aussi la reine s'approprier des insignes du pouvoir qui étaient strictement réservés auparavant à pharaon seul. Elle sera représentée par exemple en train de massacrer, fictivement, les ennemis de l'Égypte, ou d'accomplir des rites spécifiquement royaux du culte divin, ce qui était impensable avant cette époque.

Des restes de grands colosses osiriaques qui alternaient avec les piliers sur la façade de la cour du temple montrent cet aspect extraordinaire que le roi avait adopté. On trouve trace par ailleurs de représentation d'une fête-Sed. Le roi n'ayant bien entendu pas, et de loin, a tteint le délai habituel pour ce type de fête jubilaire, il faut y voir une autre signification, qui est plausible mais qui reste hypothétique : la volonté de marquer le début d'une nouvelle ère.

 

  5. LE DÉPART VERS AMARNA

Jusqu'à la 4e année de son règne, celui qui est toujours Amenhotep IV partage sa résidence entre Memphis (située près du Caire actuelle) qui est toujours restée la capitale administrative de l'Égypte, et Thèbes qui fait plutôt office de capitale religieuse. (Voir la CARTE)

À l'évidence, il conçoit dès le début l'État égyptien comme une théocratie dont Aton est le souverain, et lui-même le représentant sur terre. Pendant cette période, il s'emploie donc à développer le culte de son dieu Aton et, parallèlement, à essayer de reprendre à son profit l'administration du domaine d'Amon, aussi bien pour casser la dynamique religieuse du grand dieu que pour essayer de réduire la puissance temporelle de son clergé, et aussi récupérer les immenses richesses d'Amon dont il a besoin pour son programme de grands travaux.

Car en effet à partir de l'an 4, le roi décide de rompre franchement avec Thèbes. Ceci est une simple constatation, car il n'existe aucun document qui nous parle de la crise religieuse avec le clergé d'Amon. Il va choisir d'édifier une nouvelle capitale en moyenne Égypte à mi-distance entre Thèbes et Memphis, sur le site connu actuellement comme Tell el'Amarna, ou plus simplement Amarna. Cet endroit est également proche d'Akhmim, d'où l'on suppose que sont originaires les parents de la reine.

Le roi nous explique comment il a choisi cet endroit : il a été guidé par Aton lui même qui, un jour où il naviguait sur le fleuve, s'est levé exactement dans l'échancrure que faisait dans la falaise rocheuse l'ouverture du lit desséché d'un ouadi, dessinant ainsi le hiéroglyphe Akhet qui représente l'horizon en égyptien.

Et la nouvelle capitale fut baptisée Akhet-Aton, l'Horizon du Disque. Tout autour de l'immense cirque rocheux qui entoure l'emplacement de la ville, le roi va faire graver dans le rocher 14 stèles où il précisera les raisons du choix du site : outre l'endroit de la révélation d'Aton, c'est également un terrain vierge n'appartenant à aucun temple, à aucun domaine funéraire. La construction de la ville s'étendra de l'an 5 à l'an 8, ce qui est très rapide bien sûr, et mobilisera une part importante des ressources économiques et humaines du Royaume. C'est sur ce site qu'il a choisi lui même que le roi va pouvoir pleinement développer ses conceptions sur Aton et sa nouvelle vision du monde.

En fait, le territoire de TEA n'était pas vierge. Il englobe Hermopolis et son grand temple de Thot, très ancien. Cela n'a pas posé de problème parce que Thot sous sa forme de babouin surtout, porte sur la tête la lune avec ses deux aspects, de croissant et de disque. Or lune et soleil sont complémentaires, la lune étant l'avatar nocturne du soleil.

Quand au mot Akhet, il ne désigne que partiellement l'horizon. C'est plutôt un endroit d'adoration, ainsi la porte d'un temple entre deux pylônes peut aussi être Akhet, ou encore le roi à sa fenêtre d'apparition. Si l'on veut vraiment s'imaginer akhet, il faut se représenter le soleil levant : la lumière dégagé par l'astre rend flou la zone de terrain où il émerge, semblant la déprimer.

[ À suivre ]