PAPYRUS EXPRESS : ARTICLE 3

Histoire et anthropologie historique.

[ Vol.1 no.3 : le 13 août 2000 ]

Un texte de Michel Guay (Québec).


  PRÉSENTATION

Ce texte provient d'un ouvrage que j'ai publié en 1991, intitulé : Histoire et civilisation de l'Occident , Éditions Études Vivantes, Montréal 1991. Le présent passage, tiré des pages x à xiii, comporte des modifications de l'original, adaptations placées entre parenthèses [ ] .


  [1] LES CONCEPTS DE BASE

L'Histoire, tout comme n'importe quelle autre démarche intellectuelle, n'échappe pas aux définitions. Les concepts soutiennent la pensée et permettent de mieux identifier la nature des objets à l'étude. Or, avant d'aborder [ l'Égypte des pharaons ], une question préalable s'impose: qu'est-ce que l'on étudie? Sans prétendre résoudre tous les débats qui ont cours depuis le XVIIIe siècle sur la question de l'objet des sciences humaines, il est important de situer certains des concepts qui seront utilisés dans cet ouvrage. En même temps, l'exercice servira à préciser notre approche générale, ainsi que la nature des choix événementiels et thématiques que [ ont été ] faits dans la construction de notre vision d'ensemble de l'histoire de [l'Égypte ancienne ].

La première série de concepts concerne ceux de civilisation, de culture et de société. C'est avec Voltaire, dans son Essai sur les Moeurs et sur l'esprit des Nations (1756), que le mot civilisation acquiert son premier sens, celui de civilisé, par opposition à barbare.

Or, ce qui se cache derrière cette opposition de mots, c'est aussi une certaine vision, une division du monde. Soulignons que le XVIIIe siècle correspond à l'époque de l'expansionnisme colonial de l'Europe vers les terres nouvelles d'Amérique, d'Afrique et d'Asie. Ainsi, les peuples qui ne sont pas civilisés comme le sont ceux d'Europe (la France demeurant le modèle idéal!) sont considérés comme barbares. Étant barbares, ces peuples sont considérés comme moins évolués et, par conséquent, inférieurs. Et, de surcroît, ils sont païens...

Cette opposition a été très utile dans le contexte du développement de l'idéologie coloniale et impérialiste: elle a servi à justifier les grands thèmes qui, au XIXe siècle ainsi que durant une bonne partie du XXe, affirmèrent la supériorité de la race blanche et de la civilisation chrétienne face à la barbarie des païens, aux moeurs et comportements jugés immoraux des populations autres.

Au XIXe siècle, le débat sur le contenu du mot civilisation s'élargit: il en vint à inclure à la fois les aspects matériels et spirituels, deux niveaux aux contours parfois flous et divergents d'une école d'historiens à l'autre. L'imprécision des concepts s'accentua avec l'introduction du mot culture. D'abord simple synonyme de civilisation, il finit par se spécialiser et correspondre aux multiples volets de la vie de l'esprit; dans ce contexte, le mot civilisation se réduisit aux diverses réalités de la vie matérielle. Puis, sous l'influence des anthropologues et, après eux, des archéologues, une distinction nouvelle sépara culture et civilisation: les cultures en vinrent à correspondre à sociétés primitives (préhistoriques, nomades, agricoles anciennes), alors que civilisation fut réservé aux grandes sociétés avancées, les success story de l'histoire: l'Égypte des pharaons, la Grèce, Rome, la Chine, les Mayas, les Aztèques, les Incas, et quelques autres. Fort heureusement, le débat n'en resta pas là. Une civilisation ou une culture, ça n'existe pas tout seul, comme suspendue dans les airs, hors du temps et sans rapports avec les Hommes.

Ce que nous étudions, ce sont des sociétés, semblables ou différentes les unes des autres, dont le niveau de développement varie selon les lieux et les moments de l'histoire. Dans ce contexte, point d'opposition entre civilisés et barbares puisque toutes les sociétés se définissent par un ensemble de rapports qui lient, d'une part, les individus entre eux et, d'autre part, les individus avec la Nature. Pour ce qui est des rapports des Hommes entre eux, identifions sommairement les rapports de parenté et la famille, la hiérarchie sociale (avec ou sans classes sociales), l'organisation du travail et la répartition des tâches. Il s'agit donc de lieux, de structures socio-économiques où se retrouvent les hommes et les femmes, dans leur réalité quotidienne. C'est là qu'ils naissent, sont éduqués, apprennent le savoir de la collectivité, se partagent et s'échangent la nourriture et les biens produits, travaillent, fêtent, rêvent et pensent... Ces lieux sont d'ailleurs complétés de d'autres, impliquant l'organisation politique de la collectivité, avec ou sans la présence de l'État, des us et coutumes et du droit, ainsi que des structures religieuses et intellectuelles.

Quant aux rapports des Hommes avec la Nature, ils impliquent les techniques et l'outillage, les divers types de travail (chasse, pêche, cueillette, agriculture, élevage, métallurgie, artisanat et industrie), les matières premières et les données géo-climatiques (la niche écologique, l'environnement) définies comme les limites du possible.

Ainsi, même si l'on peut utiliser le mot civilisation pour rendre compte d'un ensemble spécifique et particulier de rapports et de structures (v.g. la civilisation [ mésopotamienne ], par rapport à la civilisation [égyptienne ]), il n'en demeure pas moins essentiel d'en identifier les composantes (les structures) ainsi que la dynamique propre (les rapports).

C'est dans ce dernier contexte qu'un troisième ensemble de concepts doit être introduit, relatif au temps. Il ne s'agit pas, en fait, d'une simple approche chronologique de l'histoire des sociétés mais, plutôt, de la nature de leurs mouvements, c'est-à-dire de la dynamique qui existe au sein des rapports Homme/Homme et Homme/Nature, présentés plus haut. La réalité historique, ne l'oublions pas, est composée d'êtres humains qui, pour survivre (sans cette survie, il n'y aurait plus d'histoire!), doivent inventer leur organisation sociale et politique, leurs techniques, leur façon de voir et de penser le monde. À travers les sociétés et les civilisations, certains de ces éléments perdurent, alors que d'autres se modifient. La vie paysanne, par exemple, demeure l'une des grandes composantes des sociétés [ proches-orientales ] jusqu'au [ XXe ] siècle. Par contre, selon les époques, et en vertu des expériences accumulées, cette agriculture s'articule à d'autres activités économiques plus ou moins importantes (commerce local ou à grand rayon d'action, artisanat domestique ou spécialisé); elle connaît même, parfois, des changements technologiques qui influent sur sa dynamique propre. Il en va de même dans le domaine social où les groupes et les classes se diversifient et expérimentent des mutations constantes au cours des siècles. Par conséquent, c'est dans le temps que s'inscrivent le changement, les mutations et les crises qui assurent les transformations de sociétés et de leur civilisation. S'il existe une spécificité scientifique à la démarche historienne, c'est à ce niveau qu'elle se situe: l'étude et la compréhension des changements et des continuités à travers la réalité des rapports qui existent entre tous les aspects de la réalité.


  [2] POUR UNE ANTHROPOLOGIE HISTORIQUE

C'est dans ce contexte que notre approche globale s'appuie sur une conception particulière de l'objet qui sert de point de départ à notre étude : l'homme et sa société. Le point majeur à souligner est le fait qu'il ne s'agit pas d'un ouvrage de type encyclopédique, constituant une sorte de bottin téléphonique de tous les événements et de tous les personnages qui ont marqué cette longue histoire de [ l'Égypte des pharaons ] , mais bien plutôt d'une présentation des éléments fondamentaux qui servent à comprendre la nature [ de cette civilisation, de ses origines, de son fonctionnement, de ses tensions internes, de ses rapports externes et de ses mutations ].

C'est en ce sens que nous faisons appel aux divers questionnements de l'anthropologie, que ce soit dans le domaine des rapports des hommes avec leur environnement, des structures politiques qui gèrent les sociétés (État, administration), des rapports multiples qui se tissent entre les sociétés et les États, de l'organisation économique des sociétés (agriculture, commerce, artisanat, techniques), des rapports sociaux qui prévalent à tel moment (classes sociales, rapports d'exploitation, situation des femmes), des aspects culturels (vie intellectuelle et artistique, imaginaire ou processus de connaissance, réflexion philosophique), etc.

Michel Guay 1997-8.