PAPYRUS EXPRESS : ARTICLE 1

La palette de Narmer.

[ Vol.1 no.3 : le 13 août 2000 ]

Un article de Sébastien Goupil (Longueuil, Québec).


  PRÉSENTATION

L’analyse d’un document archéologique s’avère un exercice efficace et indispensable pour compléter l’étude d’une civilisation comme celle de l’Égypte pharaonique. Dans les nombreux cas où les documents écrits sont rares, absents ou parcellaires, comme au prédynastique, l’observation attentive d’un artefact permet de faire la lumière sur une période de l’histoire pouvant autrement être plongée dans la noirceur. La palette de Narmer représente certainement l’archétype du document archéologique salvateur pour les égyptologues qui étudient la période de développement de l’État pharaonique, entre autres marquée par l’unification du Nord et du Sud de la vallée et par l’apparition d’une monarchie unifiée, vers 3100 a.n.è.

 

  IDENTIFICATION DE L'OBJET

Découverte en 1898 par l’équipe allemande supervisée par J. E. Quibell, la palette de Narmer provient du temple de Hiérakonpolis[1], une ancienne cité de Haute-Égypte qui fut la capitale des premiers pharaons. Les égyptologues s’entendent pour la dater des environs de 3150 a.n.è. et elle est attribuée au roi prédynastique Narmer, considéré par certains égyptologues comme le plus grand et le dernier roi de la dynastie 0[2]. Le règne de Narmer, associé parfois au Ménès de l’historien Manéthon, serait immédiatement antérieur à celui d’Hor Aha, premier pharaon de la première dynastie. Ce véritable joyau est actuellement conservé au Musée Égyptien du Caire.

 

  DESCRIPTION DE L'OBJET

La palette de Narmer est fait de schiste vert et mesure 63 cm de haut. Elle s’inscrit dans une gamme d’objets votifs[3] utilisés pour le culte de certaines divinités, en l’occurrence, dans ce cas-ci, le faucon Horus, dieu tutélaire de Hiérakonpolis. Nous remarquons d’ailleurs sur le recto de la palette (ou le verso, un des multiples débats qui opposent certains chercheurs!!!), qui comporte par conséquent deux faces finement sculptées, le cercle caractéristique de l’endroit où, sur une palette à fard, était broyée la malachite, cette dernière donnant une poudre verte utilisée comme fard rituel pour les yeux. Outre cette utilité religieuse, la palette de Narmer, par ses décorations faites de scènes gravées en relief sur ses deux faces, a aussi la fonction symbolique de témoigner de la conquête du royaume du Nord par un roi du Sud désigné par le nom d’Horus de Narmer[4]. En effet, Narmer est identifié par deux hiéroglyphes, le poisson « nar » et le ciseau « mer ». Ce nom, inscrit sur les deux faces dans un sérech, c’est-à-dire la représentation du palais royal, atteste déjà de la présence, au prédynastique, de la titulature pour désigner le personnage qui incarne le pouvoir d’Horus et gouverne le pays. Cette pratique sera d’ailleurs perpétuée à l’époque historique et ce n’est qu’au cours de l’Ancien Empire, avec le pharaon Snéfrou de la IVe dynastie, que le cartouche s’impose et remplace graduellement le sérech. 

 

Une analyse anthropo-historique permet de faire le point sur cette palette comportant des détails qui donnent un éclairage important sur le développement de l’Égypte. Mais avant de passer à cette étape, il faut mentionner que la palette de Narmer n’est pas le seul vestige de l’époque prédynastique. Plusieurs autres objets dont quelques palettes, et particulièrement celles dites « au Taureau »[5] et « aux Vautours »[6], montrent d’importantes similarités, notamment par des scènes de guerres où se dégage aussi la représentation du triomphe du royaume du Sud sur celui du Nord.

 

  ANALYSE ANTHROPO-HISTORIQUE

Les éléments qui composent la palette de Narmer sont nombreux et variés et ils donnent un reflet intéressant de ce que sera la civilisation égyptienne tout au long de son histoire trois fois millénaire. Plusieurs de ces éléments sont en fait appelés à devenir des symboles récurrents de l’idéologie et du pouvoir pharaoniques, ce qu’atteste la perpétuation de leur emploi dans les différents documents iconographiques égyptiens de l’époque dynastique. Le sérech vu plus haut est par exemple l’un de ceux-ci.

 

La palette de Narmer montre l’une des premières représentations d’un pharaon avec les insignes du pouvoir royal. Outre le pagne finement décoré auquel est accroché par la ceinture une queue de taureau, symbole du chasseur triomphant[7], comme chez les dieux, Narmer brandit une massue piriforme, véritable arme de combat qui est l’ancêtre des sceptres royaux. Sur le recto, en plus de tenir la massue, il tient contre lui le fouet (ou flagellum). S’ils sont de véritables emblèmes participant à affirmer la puissance du roi, Guy Rachet précise qu’ils rapprochent aussi ce dernier de l’image du dieu « pasteur » primitif Busiris Andjty, le pharaon récupérant à son compte la fonction de conducteur et de protecteur de son peuple. Dès l’époque prédynastique, le culte de Busiris Andjty est d’ailleurs remplacé par celui d’Osiris, que l’iconographie montre paré de la crosse et du flagellum[8]. Narmer est représenté sur la palette avec la barbe postiche que porteront les pharaons, la femme-pharaon Hatschepsout ne faisant pas exception. Cette barbe tressée, à l’image de celle en lapis-lazuli que portent les dieux, deviendra une importante parure lors de fêtes ou d’événements importants. Tous ces éléments montrent évidemment que le religieux est indissociable du système pharaonique, véritable théocratie où le pharaon est considéré comme un dieu vivant sur terre. Son règne entre même en continuité avec celui de ses divins ancêtres Osiris et Horus, d’où l’importance pour la monarchie pharaonique d’associer à son image des éléments de l’univers divin.

 

Deux autres parures arborées par Narmer sur la palette sont aussi récurrentes dans l’histoire égyptienne. Il s’agit évidemment des couronnes caractéristiques des deux royaumes qui forment l’Égypte et dont Narmer aurait réalisé l’union[9]. Les couronnes font explicitement référence à la perception dualiste que se font les Égyptiens de leur pays. Sur le recto, Narmer, en roi triomphateur, défile vraisemblablement dans la cité sainte de Bouto, capitale du Delta, lors d’une cérémonie rituelle ou d’une fête. Des ennemis décapités gisent devant lui, exemple certain du sort qui attend d’éventuels rebelles. Narmer porte la couronne rouge de Basse-Égypte qui  était conservée dans cette ville, signe de son triomphe et de son appropriation du pouvoir souverain et du territoire conquis[10]. Sur le verso de la palette, Narmer, dans sa fonction de roi-guerrier du Sud, porte la couronne blanche de Haute-Égypte. En grand triomphateur de ses ennemis, il s’apprête à frapper de sa massue (voir celle conservée à l’Asmolean Museum d’Oxford) un ennemi dont les traits sont incontestablement ceux d’un homme du Nord et identifié comme tel par deux hiéroglyphes. Si les deux couronnes sont représentées séparément, pour renforcer, par l’image, le triomphe du roi du Sud et sa prise du pouvoir au Nord, les deux couronnes seront réunies à l’époque dynastique et elles formeront le pschent ou double couronne.

 

D’autres détails de ces deux scènes où est représenté Narmer méritent notre attention. Le roi est accompagné de ses serviteurs, un porteur de sandales, sur le verso de la palette, un porteur de sandales, un homme qui préfigurerait un vizir[11] et quatre porteurs d’insignes divines sur le recto. Des signes hiéroglyphiques donnent le titre de chacun des personnages, exception faite des porteurs d’insignes[12], faisant de la palette de Narmer, il faut le mentionner, l’un des premiers documents sur lequel apparaît ce type d’écriture bien caractéristique de la civilisation égyptienne. Si ces hiéroglyphes ont permis d’identifier Narmer, ils permettent aussi de se faire une idée des localités du Delta auxquelles le roi se serait attaqué, soit « le nome du Harpon » dont le chef est sur le point d’être abattu et « la porte d’Horus »[13]. D’autres symboles marquent aussi le triomphe de Narmer. Sur le verso de la palette, nous voyons le dieu Horus sous sa forme animale, le faucon, tenir au bout d’une corde, attaché par le nez, un prisonnier dont la tête émerge des papyrus, représentation imagée du Delta et des prisonniers faits par Narmer. Cette scène insiste une fois de plus sur la victoire des forces du Sud sur le Nord, et montre l’importance du dieu faucon dont l’aide et le soutien sont essentiels aux succès du roi. La scène du recto mettant en action un taureau sauvage déchaîné est encore plus symbolique. C’est le pharaon lui-même qui prend la forme et qui profite de la toute puissance de cet animal qui, avec le lion, est l’un des plus craints par les anciens Égyptiens[14]. Tel un taureau aux cornes destructrices, pharaon démoli les murs d’enceintes d’une cité dont les briques jonchent le sol, et il piétine un ennemi vaincu. Tout au long de l’histoire égyptienne, l’image et le nom du taureau sauvage seront récupérés et associés aux actions des pharaons[15].

 

Si la palette de Narmer est avant tout un ex-voto, force est de constater son caractère propagandiste : un roi du Sud a triomphé de ses ennemis du Nord, et ceux qui ne se plieront pas à son autorité connaîtront la mort comme en attestent diverses scènes de la palette. La représentation des morts nous permet de constater des détails importants des canons de l’art égyptien, d’ores et déjà fixés. Les personnages vivants sont toujours représentés sur un sol, un rectangle allongé, pour les différencier des morts gisant à même le sol. La stature des personnages montre que c’est la grandeur qui marque leur rang et leur importance. Ainsi Narmer est représenté comme le plus grand d’entre eux ; ses ennemis et ses serviteurs sont minuscules à côté de lui. Sur le verso de la palette, Narmer semble représenté en train d’abattre un ennemi d’importance, ce que révélerait la taille de ce dernier, comparable à celle du pharaon. Toutefois, s’il s’agit bel et bien d’un roi ennemi ou d’un chef fédérateur des forces du Nord, il est représenté dépouillé de ses attributs et agenouillé aux pieds de Narmer, signe certain de sa soumission forcée et du grand exploit accompli par le souverain qui s’apprête à l’exécuter. La palette de Narmer permet de constater que les Égyptiens optent dès le prédynastique pour la représentation de l’image optimale, une constante de l’iconographie pour trois millénaires. Les personnage sont présentés de la même manière : la tête, les jambes et les pieds sont de profil tandis que le corps est vu de face. Il en est de même du sérech qui permet de voir dans la même image la devanture et le mur d’enceinte du palais. Un détail particulier, qui fait appel à l’observation de l’ensemble de la palette, permet de constater que tout l’espace disponible pour exposer le message est utilisé. Il faut voir ici non pas une volonté d’utiliser au maximum des matériaux difficiles à trouver, le schiste et les différentes pierres propres à la sculpture étant abondants en Égypte, mais plutôt un trait des Égyptiens qui sera observable pendant les trois mille ans que durera leur histoire. Ceux-ci ont peur du vide, et cette peur se manifeste jusque dans leur art. 

 

Enfin, deux symboles font sans aucun doute allusion à la protection et à la stabilité dont bénéficie Narmer pour que son règne et son entreprise de conquête soient des succès. Ainsi, les deux têtes humaines coiffées de cornes et d’oreilles de vaches, personnifiant la déesse Hathor et qui se retrouvent sur chaque côté de la palette, bordent le nom d’Horus du pharaon enfermé dans le sérech[16]. Narmer bénéficie donc de la protection de la déesse nourricière, Hathor étant entre autres dans la mythologie responsable de l’allaitement des pharaons. La scène qui peut faire référence à la stabilité et à l’harmonie est celle du recto où l’on voit deux animaux fantastiques qui forment un cercle avec leur cou (un animal pour chaque royaume). Ce sont des humains qui maîtrisent ces forces surnaturelles dangereuses, par des cordes passées autour du cou des bêtes. Cette représentation montre que Narmer doit maintenir l’unité politique nouvellement créée et ce, malgré sa fragilité. Il y a certainement un lien entre cette scène et l’une des principales fonctions du pharaon à l’époque dynastique, celle de maintenir Maât en son royaume, soit l’ordre, la vérité et la justice afin de s’assurer un contrôle sur Isfet, les forces du mal, et une victoire sur le chaos.

 

Lorsque Claire Lalouette qualifie la palette de Narmer de « remarquable », elle partage l’avis de plusieurs égyptologues ou passionnés de l’Égypte ancienne. En effet, en plus de fournir des informations plus qu’essentielles sur l’histoire politique des premiers temps de l’Égypte, alors même que l’unification des deux terres n’est encore peut-être qu’à ses balbutiements, « elle prouve que, dès cette haute époque, la symbolique royale, les principes de l’expression graphique, l’écriture sont déjà constitués, fruit d’une longue gestation dont nous pouvons seulement imaginer le développement.[17] » Les éléments étaient déjà existants et allaient tout simplement perdurer tout au long de l’histoire de l’une des plus étonnantes civilisations qu’ait connue à ce jour l’humanité.


Bibliographie

 

AUFRÈRE, Sydney, « Le monde égyptien », Préhistoire et Antiquité, Paris, Flammarion, 1997, pp. 108-203.

 

DONADONI, Sergio, L’Art égyptien, Paris, La Pochothèque, 670 p.

 

GRIMAL, Nicolas, Histoire de l’Égypte ancienne, Paris, Fayard, 1988, p. 53 et Guy Rachet, s.v. « Bouto », op. cit., 668 p.

 

LALOUETTE, Claire, Au royaume d’Égypte, le temps des rois dieux, Paris, Flammarion, 1991, 384 p.

 

MENU, Bernadette, Ramsès II , Souverain des souverains, Paris, Gallimard, 1998, 160 p.

 

RACHET, Guy, s.v. « Bouto », « Busiris » et « sceptre », Dictionnaire de la civilisation égyptienne, Paris, Larousse, 1992, pp. 56 ; 57 et 223-224.

 

ZIEGLER, Christiane, Le Louvre : Les antiquités égyptiennes, Paris, Scala, 1990, 96 p.

 



[1] Hiérakonpolis est située à une vingtaine de km au nord d’Edfou.

[2] La tradition donne notamment à ces rois méconnus de la dynastie 0 le nom de Suivants d’Horus, car ils incarnent et succèdent au dieu-roi Horus qui a régné sur la terre avant de céder sa place aux hommes.

[3] Le caractère d’ex-voto de la palette de Narmer est notamment attesté, comme le remarque Sergio Donadoni, L’Art égyptien, Paris, La Pochothèque, p. 15, par les dimensions beaucoup plus grandes que les palettes à usage quotidien (servant toujours à broyer la malachite utilisée comme fard).

 

[4] Sydney Aufrère, « Le monde égyptien », Préhistoire et Antiquité, Paris, Flammarion, 1997, p. 123, lève aussi l’idée que la palette de Narmer puisse être le témoignage de guerres de répressions menées contre les Asiatiques installés dans le Delta. Narmer, roi de Haute-Égypte, aurait ainsi coalisé les forces de l’Égypte afin de défendre les marches du Delta contre les envahisseurs. L'auteur voit d’ailleurs ici une scène qui deviendra presque rituelle dans l’histoire égyptienne.  

[5] Cette palette est conservée au musée du Louvre, à Paris.

[6] La palette « aux Vautours » est en deux morceaux, l’un conservé au British Museum de Londres, l’autre à l’Ashmolean Museum d’Oxford.

[7] Claire Lalouette, Au royaume d’Égypte, le temps des rois dieux, Paris, Flammarion, 1991, p. 110.

[8] Guy Rachet, s.v. « Busiris » et « sceptre », dictionnaire de la civilisation égyptienne, Paris, Larousse, 1992, pp. 57 et 223-224.

[9] Impossible ici de dire s’il s’agit d’une première tentative d’unification ou encore d’une réunification des deux pays. Il est encore plus hasardeux de dire si Narmer a réussi à maintenir l’unité du pays jusqu’à ce que les pharaons des premières dynasties imposent leur suprématie. Malgré son caractère d’ex-voto, on ne peut nier le caractère propagandiste de cette palette, comme c’est le cas pour de nombreux autres témoignages des temps pharaoniques.

[10] Nicolas Grimal, Histoire de l’Égypte ancienne, Paris, Fayard, 1988, p. 53 et Guy Rachet, s.v. « Bouto », op. cit., p. 56.

[11] C’est l’avis de Nicolas Grimal, op. cit., p. 53, même si le poste n’apparaît officiellement qu’à la quatrième dynastie, sous le règne de Snéfrou.

[12] Bernadette Menu, Ramsès II , Souverain des souverains, Paris, Gallimard, 1998, pp. 30-31, explique la symbolique de cette représentation évidemment associée au pharaon et à son pouvoir. De gauche à droite, nous retrouvons le placenta royal, le roi avant sa naissance, donc à l’est ; le chien-dieu Khentamientou, gardien des nécropoles de l’ouest, où le roi termine sa vie ; enfin les deux faucons qui incarnent l’autorité sur la Haute et Basse-Égypte. Ces quatre points cardinaux imagés montrent l’étendu des pouvoirs du pharaon, lesquels sont intégrés aux forces de la nature, c’est  à dire d’est en ouest, comme le parcours du soleil, et du nord au sud, comme le cours du Nil. Bernadette Menu montre que les porte-étendards sont marqueurs de territoire et porteurs de symboles qui traduisent la permanence du concept pharaonique.

[13] Nous voyons clairement les signes respectifs de ces deux régions sur le verso (à droite de la tête de l’homme agenouillé) et le recto de la palette (au-dessus des ennemis décapités).

[14] La palette dite « au Taureau » reprend aussi cette métaphore du roi qui terrasse ses ennemis ayant pris la forme et la puissance du taureau sauvage. Voir à cet effet le livre de Christiane Ziegler, Le Louvre : Les antiquités égyptiennes, Paris, Scala, 1990, p. 17, pour une image de cette palette. Voir Nicolas Grimal, op. cit., p. 50, pour une représentation d’un pharaon sous forme de lion sur la palette dite « aux Vautours ». 

[15] Le taureau sauvage est même une divinité, Apis, qui a son culte, notamment à Memphis où a été mis au jour le Serapeum et ses taureaux momifiés.

[16] Comme l’indique Sergio Donadoni, op. cit., p. 16., Hathor est organiquement liée à Horus dans plusieurs cycles mythiques.

 

[17] Claire Lalouette, op. cit., p. 110.