PAPYRUS EXPRESS : ARTICLE 2

Le ciel au temps des pharaons.

[ Vol.1 no.2 : le 11 juin 2000 ]

Un article de Sylvie Griffon (La Rochelle, France).



  AVANT - PROPOS

Les savants de la Vallée du Nil disposaient de moyens d'observation rudimentaires et surtout pas d'instruments d'optique, contrairement à ce que l'on peut lire quelquefois dans certains ouvrages peu sérieux. Pour tout dire, ils n'étaient pas des astronomes aussi brillants que les Chaldéens, leurs voisins de Mésopotamie. Leur pensée s'est structurée autour de l'opposition entre la Terre Noire, cultivée par l'homme, vulnérable, symbolisant le bon ordre de la création et la Terre Rouge, le désert toujours menaçant symbolisant le retour au chaos. Horus, fils d'Osiris, dont chaque Pharaon était la réincarnation, s'identifiait à la terre fertile, tandis que Seth, frère félon d'Osiris, agitateur cosmique et fauteur de troubles, habitait les espaces désertiques.

Cette vision d'un univers ordonné soumis à une sorte de principe d'entropie, destructeur et fécond à la fois, puisqu'aucune vie ne peut se développer sans une dose raisonnable de désordre, n'a rien à envier à nos théories modernes. En effet si nous examinons les hypothèses actuelles sur le Big-Bang, nous apprenons que les premières galaxies sont nées de singularités infimes au sein de la soupe primordiale et que si ces singularités n'avaient pas existé, la matière ne se serait pas condensée pour évoluer vers l'univers tel que nous le connaissons, dans toute sa richesse et sa complexité.

  LE CIEL

Il est probable que dès les origines, l'homme a levé les yeux vers le ciel. Nous pouvons nous permettre d'imaginer auprès de la célèbre Lucy quelque Guetteur-de-Lune (Note 1) à l'affût des étoiles s'apercevant que certains phénomènes se reproduisaient à intervalles réguliers.

Très tôt, sans doute également, a-t-il remarqué que ces phénomènes cycliques affectaient sa vie quotidienne et que de la connaissance de ces cycles découlerait une amélioration notable de ses conditions de vie.

Deux courants de pensée se sont ainsi fait jour :

  1. LE DÉSIR DE COMPRENDRE LES LOIS NATURELLES qui président à ces phénomènes et permettent de les prédire, ce sont les fondements de la pensée scientifique. Ce désir fut certainement beaucoup plus présent dans la pensée des Grecs que dans celle des Égyptiens.

    Prenons l'exemple de la géométrie : les Égyptiens possédaient toutes les connaissances qu'il fallait pour poser les bases de la trigonométrie, mais ils ne sont jamais plus allés plus loin que ce qu'ils devaient savoir pour recalculer chaque année la surface des terres cultivables et en déduire le montant des impôts. Ils nous ont légué de magnifiques exemples de résolution de triangles rectangles, mais à aucun moment ne se sont égarés dans la spéculation pure. Ce n'était pas leur objectif.

    Il en a été de même pour l'astronomie, et ceci, combiné au fait que le ciel égyptien n'a pas la pureté du ciel mésopotamien peut expliquer qu'ils n'aient pas connu dans cette matière, les progrès que nous pouvions attendre d'une civilisation aussi créative en tant d'autres domaines.

    Bien que l'Égypte soit au centre de nos préoccupations, je crois important de situer quelques moments clés de notre compréhension de l'univers :



  2. LE CIEL, SIEGE D'ENTITÉS SURNATURELLES INACCESSIBLES d'où naîtront la plupart des dogmes et des croyances irrationnelles. C'est ce courant qui l'emportera en Égypte, laquelle n'ira pas au-delà d'une approche utilitaire et religieuse, contrairement aux Grecs qui, nous l'avons vu, se poseront les questions fondamentales qui occupent toujours les astronomes d'aujourd'hui : comment l'univers s'est-il formé ? De quoi est-il fait ?

    En Égypte, ce qui prévaut au temps des Pharaons, c'est avant tout le sentiment du sacré, mais cela s'explique parfaitement dans ce contexte : nous vivons aujourd'hui en Occident et particulièrement en France où l'Église et l'État sont séparés, dans un univers ou sacré et profane ne s'interpénètrent pas ou très peu. Pour les Anciens, la nature apparaît comme un ensemble de forces vivantes et personnalisées, qui agissent pour leur propre compte tout en participant à la totalité du système. Certaines sont considérées comme bénéfiques parce qu'elles contribuent au bon ordre de la création, d'autres sont maléfiques et doivent être combattues ou apaisées. L'homme, partie intégrante du cosmos, a donc son rôle à jouer et détient une responsabilité dans le bon fonctionnement de l'ensemble.

    Tout ce que les Égyptiens ne pouvaient expliquer mais dont, empiriquement, ils percevaient les effets, participe de cet univers divin, d'où une totale imbrication entre le monde des hommes et celui des dieux dont les manifestations étaient quotidiennement perçues dans des domaines aussi divers que la croissance des végétaux, les sentiments, la maladie, la naissance, la mort, le temps qu'il faisait etc.

    Ainsi en est-il du Soleil : la terre tourne sur elle-même en 24h environ, ce qui explique la succession des jours et des nuits. Même si nous disons encore que le Soleil se couche et se lève à telle ou telle heure, nous savons bien qu'il se contente de disparaître derrière l'horizon sous l'effet de la rotation de la terre et qu'il réapparaîtra le lendemain sans que nous n'y soyons pour rien.

    Pour les Anciens au contraire, le Soleil est un être vivant, doué d'une volonté propre et éventuellement vulnérable aux agressions de forces adverses. Il naît chaque matin, prend vigueur et grandit, puis se retire le soir pour entreprendre un périple nocturne d'où il pourrait ne jamais revenir si le Pharaon (ou par délégation son grand-prêtre) ne le faisait renaître au moyen d'un rituel approprié. Ayant expérimentalement constaté l'influence primordiale qu'il exerçait sur toutes les formes de vie, la plupart des peuples de l'Antiquité en ont fait une divinité de tout premier plan, qui dispense le souffle à celui qui est dans l'oeuf (Note 4).

    Il n'a pas échappé aux Anciens (qu'ils soient chasseurs-cueilleurs, pasteurs ou agriculteurs) que les grands phénomènes astronomiques tels que la durée du jour et de la nuit, le mouvement du Soleil, de la Lune, des planètes et des constellations, coïncidaient avec les cycles de la nature d'où ils tiraient leur subsistance et ils en ont déduit que la terre était le reflet du ciel. D'où la naissance d'une discipline qui vise à connaître l'ordre de l'univers non pour satisfaire sa curiosité mais pour lever un coin du voile qui masque l'avenir.

    L'astronomie propose une explication rationnelle au fonctionnement de l'univers. L'astrologie tire un enseignement de corrélations entre des phénomènes n'ayant parfois aucun rapport entre eux. Les premiers astronomes étaient en fait des astrologues et cela a duré jusqu'au 17e siècle de notre ère.

    Les Égyptiens n'ont déifié que très peu d'astres, en dehors du Soleil et de la Lune : Sirius (Sépedèt : spdt), bien sûr, assimilée à Isis, et Orion (sAH), en qui ils voyaient une manifestation d'Osiris (Photo 1 : Orion, le Chasseur et ses chiens; Le ciel tel que nous pouvons l'observer par un beau soir d'hiver en regardant vers l'horizon Sud-Ouest. Sirius la suit dans sa ronde.) Les cinq planètes visibles à l'oeil nu étaient, comme l'indique leur nom, des formes d'Horus, et les autres étoiles symbolisaient les défunts ayant réussi leur ascension vers le ciel (Note 5).
LES ASTRES DES ÉGYPTIENS : UN TABLEAU.

Le Soleil ra
La Lune iaH
Sirius spdt
Orion sAH
Les Impérissables (les étoiles circumpolaires)
Vénus l'étoile du matin, l'étoile du soir
Mars l'Horus Rouge
Jupiter l'Étoile du Ciel Méridional
Saturne Horus, le Taureau des Cieux

  L'OBSERVATION DES ASTRES : UN PEU D'ASTRONOMIE

Si certains événements de notre vie quotidienne (les saisons, les marées) sont effectivement liés au mouvement des astres, il existe aussi de notables coïncidences et en particulier, le lever héliaque (Note 6) de l'étoile Sirius qui annonçait l'arrivée de l'Inondation peu après le solstice d'été.

  L'OBSERVATION DES ASTRES : LES MOYENS D'OBSERVATION

L'écart angulaire que présente l'axe Nord de la pyramide de Khoufou avec le Nord vrai ne dépasse pas 2'. Il est permis de se demander de quel moyens disposaient les bâtisseurs de pyramides pour s'orienter avec une telle précision.

Qu'on se le dise, ils n'ont pas été aidés par les Martiens ! Une théorie, dite de l'orientation bissectorielle a été avancée par les égyptologues Clarke et Engelbach pour expliquer cette faible marge d'erreur. Ce type de mesure est à la portée de n'importe quel observateur un peu soigneux et donne de bons résultats. ( Voir : Merkhet ).

La méthode est d'une simplicité confondante : il suffit de relever la direction d'une étoile au moment exact de son lever, puis de répéter l'opération alors qu'elle se couche quelques heures plus tard, ces deux relèvements formant un angle dont l'observateur (qui ne doit pas avoir changé de place) est au sommet.

La bissectrice de cet angle indique précisément la direction du Nord vrai, indépendamment de toute variation due à la précession des équinoxes et au mouvement propre à chaque étoile. Une inscription du temple d'Edfou d'époque ptolémaïque, indique la manière de procéder :

J'ai saisi le jalon et le manche du maillet et tenant la corde quand vint la déesse Sefhket-Aboui. J'ai observé le mouvement des étoiles et j'ai concentré mon attention sur la Constellation de la Cuisse (la Grande Ourse). J'ai passé le temps à observer à l'aide du merkhet. J'ai déterminé les coins de ton temple.

Pour déterminer exactement à quel moment une étoile se lève ou se couche dans un pays accidenté, les astronomes devaient user d'un artifice pour palier les inégalités de l'horizon.

Un mur à la surface parfaitement horizontale aurait pu jouer ce rôle, une sorte d'horizon artificiel, comme l'explique I.E. Edwards dans The Pyramids of Egypt :

Un mur circulaire de quelques pieds de diamètre, sur la base d'édification de chaque future pyramide royale. La hauteur de ce mur aurait été calculée de manière à restreindre le champ de vision de toute personne se trouvant à l'intérieur de ce cercle à la voûte céleste, sans pour autant excéder une hauteur d'homme. Sur la totalité de sa circonférence supérieure, le mur aurait dû être parfaitement plan.

Il leur aurait également fallu disposer d'un instrument permettant de relever les angles avec une précision acceptable : le merkhet se compose d'une barre horizontale munie d'un fil à plomb et d'une baguette de bois portant une encoche à l'extrémité supérieure, le bay. Les angles sont repérés sur une surface parfaitement plane, notre horizon artificiel par exemple.

L'observation aurait alors été conduite par deux personnes : l'observateur, au centre du cercle, muni d'un bay, l'autre d'un fil à plomb ou merkhet.

  DU COMPUT DU TEMPS

Une des principales applications de l'observation des astres et sans doute la première est le calendrier. Le mot lui-même vient du latin calendae, les Romains désignant ainsi le premier jour du mois.

L'observation répétée de certains phénomènes périodiques donna aux hommes de la préhistoire les premiers étalons de mesure du temps.