PAPYRUS EXPRESS : ARTICLE 4

La fausse-porte de Méhou (traduction et analyse).

[ Vol.1 no.3 : le 13 août 2000 ]

Un article de Sylvie Griffon (La Rochelle, France).


  1. LE CONTEXTE

1.1 - QUI ÉTAIT MÉHOU ? ?

 

            Méhou vécut sous les trois premiers Rois de la VIe dynastie (2460-2200 a.n.è), Téti, Ouserkarê et Pépi 1er. A cette époque, l’Egypte atteint un des sommets de son épanouissement, et rien ne laisse encore prévoir la crise qui mettra fin à l’Ancien Empire.

 

            On attribue à Téti une vigoureuse politique de pacification et des qualités de législateur. Il poursuit aussi activement que possible les relations initiées par ses prédécesseurs avec Byblos, le Pays de Pount et la Nubie. A Téti, que Manéthon prétend avoir été assassiné, succède l’éphémère Ouserkarê puis Pépi 1er, qui règne une quarantaine d’années au moins.

            Après être passé par les quatre principaux départements de l’administration centrale, le Double-Trésor (prwy-HD), le Double-Grenier (Snwty), la justice (Hwt-wrt 6, litt : les Six Grandes Cours) et les Archives Royales, où il exerça de hautes fonctions et fut ce qu’on appelle aujourd’hui un « grand commis de l’état », Méhou termina une carrière exemplaire au sommet de la hiérarchie comme vizir.

            Il fut inhumé à Saqqarah dans un mastaba découvert par Saki Saâd et déblayé en 1940 par Abdel Salam M. Hussein. Ce mastaba fait suite à celui de la princesse Idout. Il comprend un petit couloir d’entrée, une première chambre, un long corridor donnant accès à une grande cour. Un portique à deux piliers protège le puits donnant sur la chambre funéraire. Au bout du corridor, une seconde chambre mène à la chapelle dont la polychromie est intacte, comme en témoigne la photo que j’ai utilisée pour écrire cet article, et à une autre chapelle, aménagée pour un certain Méry-Rê-Ankh.

 

 

1.2 - LE MASTATBA :

 

            Le mot vient de l’arabe par analogie avec les banquettes que l’on peut voir devant certaines maisons. C’est le type de sépulture qui, pour les particuliers, se maintient pendant tout l’Ancien Empire.

 

 

 

 

            Il se présente comme un massif limité par une muraille à redans imitant la façade d’un palais, entouré ou non d’enceintes qui déterminent son territoire. Sa forme dérive du tumulus primitif qui reproduisait la butte originelle et son aboutissement est la pyramide.

            Des aménagements plus ou moins compliqués devaient permettre au mort de poursuivre une confortable existence dans l’au-delà. Une stèle, souvent combinée avec la représentation d’une porte surmontée d’une natte de roseaux roulée, rappelle le nom du défunt, ses titres et inventorie l’offrande qui lui est faite, en vertu du principe qui veut que toute représentation imagée et/ou écrite est susceptible de s’animer « magiquement » (offrande dite invocatoire, prt-xrw).

            Dans ce genre d’architecture, les formules sont souvent les mêmes : consécration des offrandes, listes de denrées indispensables à l’occupant des lieux, énumération de titres honorifiques et de fonctions dont il est parfois difficile de déterminer si le personnage les a exercées successivement ou simultanément. Ainsi donc, même si vous n’êtes pas un spécialiste de la langue égyptienne, après avoir déchiffré les inscriptions du vizir Méhou, vous aurez la surprise de découvrir, devant d’autres stèles analogues, que vous êtes presque devenu l’émule de Champollion...


 


  2. LA FAUSSE-PORTE

 

 

 



  3. LE DÉCOUPAGE DU TEXTE

 

 

 

6                     Architrave

5A, 5B, 2       Montants

4                     Stèle  

3                     Linteau

 


 


  4. LA TRADUCTION

 

4.1 ARCHITRAVE (6) :

 

Cette partie comporte la formule classique d’offrande au défunt. La croyance égyptienne voulant que le Roi fût le seul acteur du culte divin, c’est lui qui fait l’offrande aux dieux Anubis et Osiris, ceux-ci devant en redistribuer une partie au défunt après en avoir eux-mêmes bénéficié.

La formulation est caractéristique de l’Ancien Empire[1], commençant par Htp-di-nswt Htp-di-Inpw et comportant ensuite une série de prospectifs séquentiels : qrs.t(w).f m Xrt-nTr - (de sorte) qu’il soit inhumé dans la nécropole - , xp.f Hr wAwt nfr(w)t nt imnt(t) - qu’il voyage sur les beaux chemins de l’Occident -, pr xrw n.f m Hb nb  - qu’on invoque pour lui une offrande à tous les festivals - ...

 

 

Htp-di-nswt Htp-di-Inpw xnt(y) sH-nTr (i)m(y)-wt tp(y) Dw.f nb tA-Dsr qrs.t(w).f m Xrt-nTr 

 

Offrande que donne le Roi, offrande que donne Anubis, celui qui est à la tête de la chapelle du dieu, seigneur de la Place d’Embaumement, celui qui est sur sa montagne, maître de la Terre-Sacrée[2] (de sorte) qu’il (Méhou) soit inhumé dans la Nécropole.

 

 

 

Htp-di-nswt (Htp) di Wsir xnt(y) Ddw xp.f Hr wAwt nfr(w)t nt imnt(t) iAw(w) nfr

 

Offrande que donne le Roi et que donne Osiris celui qui est à la tête de Busiris (de sorte) qu’il (Méhou) voyage sur les beaux chemins de l’Occident, vieillissant bellement (en de bonnes conditions).

 

 

Htp-di-nswt pr xrw n.f m Hb nb hrw (n) Hb m Awt Dt mr gs-pr Xry-tp nswt MHw

 

Offrande que donne le Roi (de sorte qu’on invoque) une offrande pour lui à chaque festival (et) jour de fête dans la durée éternelle (pour) le Directeur du district, le Chambellan du Roi : Méhou.

 


 

4.2 MONTANTS DU CENTRE (5A) :

 

            Répétition de la formule d’offrande.

 

Htp-di-nswt Htp-di-Inpw xnt(y) sH-nTr tp(y)-Dw.f imy-wt nb tA-Dsr qrs.tw.f m Xrt-nTr

 

 

Offrande que donne le Roi, offrande que donne Anubis, celui qui est à la tête de la chapelle du dieu, celui qui est sur sa montagne, Seigneur de la Place d’Embaumement, maître de la Terre-Sacrée (de sorte) qu’il (Méhou) soit enterré dans la nécropole.

 

 

 

Htp-di-nswt Htp-di-Wsir xp.f Hr wAwt nfr(w)t smA.f tA r imnt(t) nfrt ia.f n nTr aA

 

 

 

Offrande que donne le Roi, offrande que donne Osiris (de sorte) qu’il (Méhou) voyage sur les beaux chemins, qu’il soit enterré dans le Bel Occident et qu’il s’élève jusqu’au dieu grand.

 

 


4.3 MONTANTS EXTERNES (5B) :

 

            Enumération des titres portés par Méhou au cours de sa carrière.

 

r-pat HAty-a smr-wat(y) Xry-Hbt Hry-sStA n pr-dwAt mr gs-pr Xry-tp nswt mr Hwt-wrt 6

 

 

Prince, gouverneur, ami unique, chef ritualiste, maître du secret de la chambre du matin, directeur du district administratif, Chambellan du Roi, directeur des six grandes cours.

 TAyty sAb TAty[3] mr sS(w)-a-nswt mr Snwty mr prwy-HD imAxw xr nTr aA

 

 

 

Vizir, directeur des scribes des archives royales, directeur du Double-Grenier, directeur du Double-Trésor, vénérable auprès du dieu grand.

 


4.4 MONTANTS SITUÉS À L'INTÉRIEUR (2) :

 

Suite de la titulature.

 

sDAwty-bity smr-wat(y) mr Sma(w)  mr sDm(y)t nbt

 

Chancelier de Basse-Egypte, ami unique, gouverneur de Haute-Egypte, directeur de toutes les choses jugées.

 

smr-wat(y) (i)r(y)-nfr-HAt mr izwy Xkr(w) nswt

 

Ami unique, gardien du diadème, directeur des deux bureaux des insignes royaux.

 

 

 

             


4.5 TEXTE SOUS LA SCÈNE D'OFFRANDE (3) :

 

 

Suite de la titulature.

 

Xry-Hbt Hry-tp imA-a smr-wat(y)

sm xrp smAty nbt xrp (i)m(yw) nTrw

Chef ritualiste, supérieur bien disposé et ami unique, prêtre-sem, chef de tous les stolistes[4], chef de ceux qui appartiennent aux dieux.

 

 

 

4.6 STÈLE :

 

 

 

 

 

sAb tAyty TAty mr sS(w)-a-nswt mr Hwt-wrt 6 imAxw Xry-tp nsw MHw

Vizir, directeur des scribes des archives royales, directeur des 6 Grandes Cours, vénérable, Chambellan du roi, Méhou.

Apdw xa Apdw xa kaw xa t xa psn xa Hnqt xa Ss xa mnxt xa

Mille volailles mille volailles[5] mille bovidés mille pains mille pains pour la bière mille (cruches de) bière mille vaisselles d’albâtre mille pièces de lin.

 

 

 



  5. LA TITULATURE DE MÉHOU

 

A lire l’impressionnante liste de titres du personnage l’on s’aperçoit qu’il a mené tout au long de sa vie une brillante carrière au service de l’Etat, c’est à dire aussi du Roi. Ses fonctions se décomposent en tRois grands domaines :

 

Ø      Fonctions administratives et judiciaires :

 

·         tAyty sAb TAty[6]            titulature complète du vizir

 

Le titre de vizir est attesté sous cette forme pour la première fois sur un vase de pierre de la IIe dynastie au nom de Menka, retrouvé dans le « trésor » de Djoser à Saqqarah. Il n’apparaîtra régulièrement qu’à partir de la IVe dynastie, concomitamment avec ceux de directeur du Double-Grenier et directeur du Double-Trésor.

Le vizir est une sorte de « premier ministre », premier personnage de l’état après le Pharaon, lui rendant compte de tout ce qui se passe dans le royaume, dirigeant l’administration, l’armée, les grands travaux etc. Les nomarques (gouverneurs de provinces) sont également placés sous sa responsabilité.

La justice est l’apanage du Roi qui la délègue au vizir, celui-ci est donc également juge suprême, responsable de la justice et donc, en toute logique, grand-prêtre de Maât.

Fait exceptionnel, sous le règne de Pépi 1er, la mère de deux soeurs ayant épousé le Roi et respectivement engendré Pépi II et Mérenrê, porta le titre de vizir.

 

 

·        mr prwy-HD                 directeur du Double-Trésor

 

La titulature de notables de la IVe dynastie permet de distinguer le lien existant entre la direction du Trésor qui dépend des pouvoirs centraux et l’exercice de responsabilités en province.

      Puis, par suite de modifications politiques dont les effets semblent se manifester graduellement à la fin de la IVe dynastie, le Trésor devient une administration à part entière, sous la responsabilité d’un directeur spécifique, tandis que l’autorité du vizir se trouve étendue, ce qui traduit sans doute une volonté de recentraliser les grandes institutions de l’Etat.

 

 

·        mr Snwty                     directeur du Double-Grenier

 

On voit apparaître la fonction de directeur de tous les Greniers du Roi sous la IVe dynastie dans les titres portés par un certain Kahernéfer qui cumula cette charge avec celle de directeur du Trésor, directeur de tous les Travaux du Roi et gouverneur du Grand Domaine. Pour la moitié des cas répertoriés, ce titre est associé à celui de vizir.

 


 

·        HAty-a[7]                                   prince, gouverneur

 

Litt : « celui qui est en avant en fait de bras » que l’on traduit par prince ou gouverneur et qui désigne les nomarques, les maires de villes.

 

 

·        mr gs-pr                              directeur de district administratif[8]

 

 

 

·        mr sS(w)-a-nswt           directeur des scribes des archives royales

 

Ce titre apparaît dans la documentation contemporaine du règne de Néferirkarê (Ve dynastie). C’est parfois une des attributions du vizir, mais pas obligatoirement. Sous la Ve dynastie, les directeurs des archives royales appartiennent exclusivement au milieu memphite, puis la fonction est décentralisée sur Akhmîm, Abydos, Coptos ou Edfou.

 

 

 

·        sDAwty-bity                           chancelier de Basse-Egypte

 

C’est un titre honorifique qui apparaît dès la première dynastie, associé à d’autres titres qui recouvrent des réalités plus concrètes. La transcription du signe S19 n’est pas certaine et on trouve aussi « Xmty-bity ».

 

 

·        mr Sma(w)                              gouverneur de Haute-Egypte

 

Ce titre a été attribué à tRois hauts fonctionnaires de la 2e  moitié de la Ve dynastie. Ils devinrent vizirs. Il réapparaît sous la VIe dynastie comme une mesure de décentralisation. Ces gouverneurs constituent un échelon intermédiaire entre le pouvoir central et les nomarques.  

 


 

·        mr Hwt-wrt 6                directeur des 6 Grandes Cours

 

Le concept de justice qui apparaît très tôt dans le discours monarchique se confond avec la notion d’harmonie ou d’ordre universel et s’exprime dans le « faire ou dire Maât ».

A partir du milieu de la Ve dynastie le vizir est, entre autres choses, directeur des 6 Grandes Cours, c’est à dire juge suprême.

Exercer la justice c’est avant tout pour un habitant de l’Egypte Pharaonique, plaire au Roi et aux dieux, « élever Maât vers le grand dieu, maître du ciel ».

 

 

·        mr sDm(y)t nbt            directeur de toutes les choses jugées

  

 

  

Ø      Fonctions religieuses :

 

·        Xry-Hbt                                   ritualiste, chef-lecteur[9]

 

Les prêtres-lecteur ou ritualistes étaient chargés de réciter les textes liturgiques et de veiller à la bonne exécution du rituel. Ils étaient aussi chargés de proclamer la titulature (rn(w) wr(w)) du Pharaon : »Sa Majesté ordonna de faire venir les prêtres-lecteurs pour proclamer ses Grands Noms... »[10]

 

·        Sm                                                      prêtre-sem[11]

 

 

 

·        smA, smAty                             

habilleur, stoliste[12] (prêtre chargé de la toilette du dieu)

 

 

 

·          Hry-sStA n pr-dwAt   

Litt : maître des secrets[13] de la maison du Matin[14] (probablement en rapport avec le précédent puisque la traduction anglaise est robing-room).

 

 

 

Ø      Fonctions que je qualifierais de « palatales » :

 

·        Xry-tp nswt                                

chambellan,[15] litt : "celui qui est sous la tête de..."

 

 

·        (i)r(y)-nfr-HAt                   gardien du diadème[16]

 

 

·        mr izwy Xkr(w) nswt    

directeur des deux bureaux[17] des insignes royaux[18]

 

 

Il bénéficie aussi de quelques qualificatifs honorifiques auxquels il est difficile d’associer une fonction particulière mais qui expriment fort bien la confiance dont il jouissait dans le palais et dont il se glorifie volontiers :

 

·        r-pat                                              

prince, litt. « celui qui est en rapport avec les nobles »

 

 

·        smr-wat(y)                            ami unique[19]

 

 

·        Hry-tp imA-a                               supérieur agréable, litt : bien disposé de bras[20]

 

 



  6. RÉFÉRENCES

 

REMERCIEMENTS  :


·        Merci à  Khaled Afifi, de l’Association Egyptologique de Gironde, qui m’a renseignée sur Méhou.

·        La photographie de la fausse-porte a été trouvée sur le site d’AEL dont j’ai attentivement suivi les travaux concernant ce texte.

 

PUBLICATIONS SUR MÉHOU  :

 

·        Jean-Philippe Lauer, Saqqarah, The royal cemeteries of Memphis, Londres 1976

·        Hartwig Altenmüller, Die Wanddarsttellungen im Grab des Mehu in Saqqarah, Mainz 1998

 

BIBLIOGRAPHIE :

 

·        Dominique Valbelle, Histoire de l’Etat pharaonique, PUF 1998

·        Nicolas Grimal, Histoire de l’Egypte Ancienne, Fayard 1995

·        Pierre Grandet et Bernard Mathieu,  Cours d’égyptien hiéroglyphique, Editions Khéops 1998

·        Bernadette Menu,  Petit lexique de l’égyptien hiéroglyphique à l’usage des débutants, Geuthner 1997

 

 

...et sans oublier naturellement l’incontournable Concise dictionary of Middle Egyptian de Raymond O. Faulkner (Griffith Institute) !



[1] Se référer au cours de P. Grandet page 390 de la nouvelle édition et consulter page 388 concernant la discussion sur la traduction de la formule Htp-di-nswt

[2] Autre appellation de la nécropole

[3] L’ordre de lecture n’est pas certain

[4] Grandet page 717 pour le signe Aa25 dans le titre du prêtre smAty : stoliste, habilleur du dieu 

[5] Il est permis de supposer que les volailles concernées n’appartiennent pas toutes à la même espèce, ce pourquoi le signe H1 est redoublé.

[6] Valbelle p 28

[7] Valbelle p 163

[8] Noter sur l’original, l’inversion du signe Aa14. L’interprétation est douteuse mais logique compte tenu du contexte.

[9] Faulkner p 204

[10] Inscription de Deir-el-Bahari décrivant le couronnement d’Hatchepsout

[11] Faulkner p 225

[12] Faulkner p 227

[13] Faulkner p 174

[14] Faulkner p 90

[15] Faulkner p 204

[16] Faulkner p 25

[17] Noter le duel archaïque

[18] Faulkner p 31 (la traduction est douteuse sur ce titre particulier)

[19] Faulkner p 229

[20] Pour imA Menu p 29, Faulkner p 20