LES HIÉROGLYPHES ÉGYPTIENS DÉMYSTIFIÉS Michel Guay (Montréal, Québec, 2002.)
NOTE : ce texte a déjà été publié dans la revue HISTOIRE ANTIQUE, numéro 5 (octobre - novembre 2002). Il est ici reproduit avec l'aimable permission de l'éditeur.
l y a moins d'une décennie, lorsque les technologies de l'information et des communications (TIC) connurent leur formidable envolée, plusieurs n'hésitèrent pas à parler d'une révolution qui allait profondément bouleverser notre culture. Certains comparaient même le phénomène à l'invention de l'écriture, voire à celle de l'imprimerie. Quelque part, les parallèles tiennent encore le coup ! Après la découverte du feu, les développements de l'outillage, ceux de l'agriculture et de l'élevage, certaines sociétés humaines (dont celles de l'Égypte et de Sumer) se dotèrent vers 3000 ans avant notre ère d'un outil particulièrement ingénieux de communication, favorisant leur essor vers les sommets que l'on connaît. Ainsi apparut un système de codes permettant de fixer les informations portées par la langue parlée : l'écriture était née. Grâce à ce système, il devenait dès lors possible non seulement de conserver les informations jugées pertinentes, mais également de les communiquer et de les transmettre à plusieurs personnes, au-delà du temps et de l'espace. Dans la vallée du Nil, ces codes ont pris le nom de signes sacrés, les hiéroglyphes.
Pour comprendre la nature du système d'écriture mis au point par les anciens Égyptiens, il importe d'abord de souligner que le but visé par ses inventeurs n'était certes pas de créer un alphabet. Leur cheminement s'est donc appuyé sur leur expérience et leurs éléments culturels propres, l'objectif étant de rendre les sons de leur langue parlée. C'est dans ce contexte que fut privilégiée l'approche image. Prenons un exemple, à partir d'un document concret tel que nous pouvons en trouver dans les musées ou les tombes :
Notons immédiatement que la lecture du texte se fait ici de droite à gauche, suivant les colonnes. Les textes peuvent également être dessinés de gauche à droite, selon les besoins. Pour s'y retrouver, l'on doit identifier la direction vers laquelle pointent les personnages et les oiseaux. Dans notre exemple, ils regardent vers la droite, les signes devant ainsi être lus de droite à gauche.
Un regard attentif sur la photo ne laisse donc aucun doute : l'écriture égyptienne utilise des images comme signes. Sans trop s'y connaître à priori, on peut facilement identifier, de droite à gauche, une plante (colonne 1), un oeil et un personnage assis (colonne 2), une sorte de serpent et des jambes en mouvement (colonne 3), un oiseau et une bouche ouverte (colonne 4), et quelques autres encore.
Par contre, il ne faut pas conclure, à l'instar des prédécesseurs de Champollion qui cherchaient à percer le mystère des hiéroglyphes, que chaque signe représente un mot, voire une idée. La découverte du jeune Français, en 1822, fut justement de comprendre que les signes hiéroglyphiques pouvaient également, et surtout, posséder une valeur phonétique.
Ainsi, dans les exemples tirés de notre photo, la plante se lit habituellement swt, ou nswt dans ce cas-ci (un substantif pour le roi), l'oeil iri (le verbe faire), le serpent (en haut de la colonne 3) se dit dje, (ici, le signe est suivi du t et forme le mot dejt pour notre mot éternité), tandis que la chouette (le premier signe de la colonne 4) se lit em et constitue la préposition em (i.e. dans).
Après avoir identifié certains signes qui possèdent une valeur phonétique, il convient d'ajouter immédiatement que certains autres ne sont présents que pour préciser le sens du mot auquel ils sont rattachés. Il s'agit alors de déterminatifs. Observez le mot à droite, trouvé dans la 5e colonne de droite de notre exemple :
il s'agit de set, le substantif pour siège, trône. Ce mot comprend trois signes hiéroglyphiques : 1 et 2 sont des signes sons, c'est-à-dire qu'ils possèdent ici une valeur purement phonétique. Ce sont respectivement st et t. Le 3e signe, dans le présent contexte, ne se lit pas : c'est un déterminatif utilisé pour accompagner les mots au sens de maison, édifice, lieu. Ainsi, le mot auquel on a affaire ici se lit set.
Pour résumer, nous avons identifié jusqu'à maintenant 2 types de signes hiéroglyphiques : des signes sons, ou phonogrammes, (on a pu d'ailleurs constater que certains semblaient correspondre à une seule consonne : le em, le dje, le te), tandis que notre signe st en comportait 2. Ensuite, il y a les déterminatifs qui facilitent la lecture des mots en précisant leur sens général. Ces derniers constituent un groupe important de signes, dont 110 environ apparaissent régulièrement dans les documents.
Pour compléter ce premier contact avec les hiéroglyphes, nous allons ajouter une 3e catégorie de signes : les idéogrammes. À l'origine de l'écriture hiéroglyphique, les Égyptiens s'en tenaient à des signes idées, signes très concrets servant à signifier directement l'objet représenté par le signe :
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1. un homme ( se )
2. une femme ( set )
3. le soleil ( ra )
4. un navire ( depet )
5. une maison ( per ) ( Note1 )
6. une faucille ( ma )
ne fois le système hiéroglyphique développé, avec ses divers types de signe, les Égyptiens ont conservé certains de ces idéogrammes pour leur valeur intrinsèque. Mais par souci de clarté, les scribes ont introduit l'usage d'un trait accompagnant le signe. Ainsi, le mot maison ( per ) s'écrit :
. Il en va de même pour tous les idéogrammes.
Nous disions plus haut que l'écriture égyptienne n'était pas alphabétique. Ce fait devient évident lorsque l'on souligne que les anciens scribes n'utilisaient pas moins de 700 signes différents ! Si la langue égyptienne ne comprend que 24 consonnes de base ( Note2 ), comment expliquer cette prolifération de signes ?
Sans entrer dans les détails, ce nombre imposant de signes provient de la nature même de la langue égyptienne qui a très certainement inspiré les créateurs du système d'écriture prévalant dans la vallée du Nil durant près de 34 siècles. Si les idéogrammes permettaient d'écrire et de reconnaître facilement les mots relatifs à des objets concrets (par exemple la maison), le problème devenait plus complexe avec les actions ou les idées abstraites. Or, l'égyptien ancien renfermait de nombreux homophones ( Note3 ). L'astuce consista donc à vider de leur sens certains de ces signes-mots et de n'en conserver que la valeur phonétique.
Prenons un exemple simple. L'adjectif qui, en égyptien, correspond à notre adjectif tout comprend les consonnes suivantes : n + b. Pour rendre ce mot abstrait de la langue parlée, on utilisa un signe qui représentait un panier et qui comprenait les mêmes consonnes :. On fit de même pour rendre le mot n+ b + t ( maîtresse ) :
. Suivons donc pas à pas ce dernier exemple : nous lisons d'abord le premier signe ( nb ), puis le second (le t du féminin) ; par contre, le dernier signe ne se lit pas car il s'agit d'un déterminatif (indiquant que le mot se réfère à une femme). Pour arriver à cet exercice d'identification, il devient apparent que nous devons connaître la langue égyptienne, ainsi que son vocabulaire, comme c'est le cas pour la maîtrise de n'importe quelle langue. Un vocabulaire précis existe donc, établit selon des règles d'écriture mises au point par les scribes dès l'Ancien Empire (les IIIe - Vie dynastie, au 3e millénaire avant notre ère). Les listes de mots couchés sur papyrus et appris par les futurs scribes pharaoniques en témoignent largement.
our rendre les choses plus complexes pour nous (ainsi que pour les anciens étudiants égyptiens), le système de phonogrammes ultimement élaboré offrit des signes à une consonne (les unilitères), à deux consonnes (les bilitères), ou à trois consonnes (les trilitères), multipliant d'autant les signes à connaître et à bien maîtriser. Nous comprenons donc un peu mieux pourquoi l'élaboration du système d'écriture égyptienne s'accompagna de la création d'écoles de scribes ! La maîtrise de tous ces signes imposait un dur labeur qui s'échelonnait sur plusieurs années. Qui plus est, leur nombre passa facilement à plus de 7000 à l'époque ptolémaïque (305 - 30 avant notre ère).
Pour nous, comme d'ailleurs pour les anciens scribes, l'écriture égyptienne pose un autre problème : celui de l'orthographe des mots. En effet, il nous paraît logique de s'attendre à ce que les mots égyptiens soient écrits en respectant une certaine rigueur orthographique. Or, il n'en est rien et une importante surprise attend les apprentris scribes modernes. En feuilletant un dictionnaire moderne tel le Concice Dictionary of Middle Egyptian de R. Faulkner, ou en parcourant un texte d'époque, nous constatons que la plupart des mots connaissent d'un texte à l'autre de nombreuses variantes en écriture. Ce phénomène se retrouve parfois à l'intérieur d'un même texte. Est-ce à dire que les Anciens manquaient de cohérence ? En fait, même si la tradition et la formation scolaire imposent une certaine manière d'écrire les mots (certains signes plutôt que d'autres), le foisonnement de signes favorise nettement les variations. De plus, comme l'objectif poursuivi est essentiellement de se faire comprendre, le scribe jouit donc d'une certaine marge de manoeuvre, ajoutant ici un signe pour clarifier le sens phonétique d'un autre, simplifiant l'écriture de tel mot très courant, dessinant une barre oblique à la place d'un signe trop complexe à rendre, etc.
Une dernière note pour terminer ce rapide survol : nous avons essentiellement parlé de la forme hiéroglyphique de l'écriture égyptienne, la représentation dessinée ou sculptée des signes. Cela correspond grosso modo à notre imprimé. Il existe par contre une forme cursive de cette écriture que, depuis les Grecs, nous appelons hiératique. Écriture au pinceau, rapide et efficace, elle était surtout utilisée sur papyrus.
NOTES :
1. Dans le cas du signe 5 (per), nous n'avons que les fondations de la maison et non une représentation complète de cette dernière. Il s'agit de l'expression de l'un des principes de l'écriture égyptienne, celui de la représentation de la partie pour le tout. (Retour)
2. L'Écriture égyptienne ne rend que les consonnes. Ainsi, pour faciliter la lecture, force nous est d'ajouter des voyelles douces entre les consonnes (per pour pr). (Retour)
3. Il s'agit de mots au sens différent, mais possédant les mêmes sons (en français : saint, sain, sein, seing, ceint, etc.). (Retour)