UNE JOURNÉE DANS LA VIE D'AMENHOTEP ET DE SÉNAB (vers 1500 a.n.è.) Michel Guay (Montréal, Québec, 2002.)


NOTE : ce texte a déjà été publié dans la revue HISTOIRE ANTIQUE, numéro 5 (oct. - nov. 2002). Il est ici reproduit avec l'aimable permission de l'éditeur.

 

Le disque solaire se hissait paresseusement au-delà de la falaise, à l'est, tandis que les premiers appels retentissaient dans l'enceinte du temple. Amenhotep, surpris dans son sommeil, enfila rapidement son pagne et se précipita vers la salle de la Maison de Vie1. En pénétrant dans la pièce où étaient gardés les précieux papyrus des prêtres, il aperçut son ami Sénab, sa tablette de scribe à la main.

- Te voilà bien matinal ! lança Amenhotep, esquissant un léger sourire à son jeune ami d'enfance.

- N'oublie pas que Thot2 me surveille, répliqua Sénab. Je ne suis pas comme toi un scribe officiel d'Ipet-sout3. J'ai encore beaucoup à apprendre, même si je maîtrise l'écriture des signes.

Amenhotep travaillait au temple d'Amon depuis 7 ans environ. Il était devenu scribe à l'âge de 12 ans et après quelques années d'entraînement, on lui avait confié l'importante tâche des inventaires du grand temple d'Amon.

- Je suis très heureux que le grand-prêtre ait accédé à ma demande pour que tu sois rattaché avec moi aux archives. De cette façon, je pourrai graduellement t'initier à notre merveilleux métier et, ainsi, parfaire ta formation. Dans quelques années, tu pourras devenir à ton tour scribe officiel d'Ipet-sout !

Amenhotep fit signe à son ami de le suivre, tandis qu'il retirait l'un des papyrus des casiers qui longeaient l'un des murs de pierre de la pièce. Il le déroula avec délicatesse puis montra du doigt les colonnes qui avaient été dessinées à l'encre noire sur la surface.

- Notre travail consiste à dresser des listes, confia Amenhotep. Nous préparons d'abord les papyrus et lorsque nous faisons le tour des installations du temple, nous inscrivons dans les colonnes les objets qui se trouvent dans les divers bâtiments. La dernière colonne sert à décrire l'état des objets : si l'un d'entre eux est brisé, nous l'indiquons.

- Je croyais que j'allais copier des textes, répliqua Sénab, un peu étonné. Je n'ai jamais vu un tel document !

- Tous les scribes de la Maison de Vie ne sont pas copistes, tu sais ! Bien au contraire. Dresser des inventaires permet de connaître les biens d'Amon et d'assurer leur entretien lorsque nécessaire. C'est une opération de la plus haute importance. Aujourd'hui, nous devons visiter les magasins. Le grand-prêtre désire connaître l'état de nos réserves en métaux et en nourriture. Je crois qu'il prépare la grande fête d'Opet4.

Sénab écoutait avec attention les diverses indications fournies par son ami. Tout semblait soudainement irréel. Il se trouvait maintenant au coeur de la demeure du dieu Amon, le père de Pharaon. Il pouvait facilement y circuler, voir et toucher de près ce qui en faisait la beauté et la grandeur. Il en ressentit tout à coup une grande fierté.

La tournée minutieuse des magasins et des entrepôts allait nécessairement durer plusieurs jours. La richesse d'Amon était colossale et la générosité de Pharaon semblait sans fin, surtout en ces années de conquêtes et de victoires.

Amenhotep replaça le papyrus dans son casier puis se tourna vers Sénab :

- Prends cette tablette stuquée et partons. Nous avons beaucoup à faire aujourd'hui.

- Nous n'utilisons pas le papyrus pour inscrire les données ? demanda Sénab, un peu perplexe.

- Cette tablette suffira pour l'instant. Au retour, nous transcrirons les informations sur le papyrus.

Les deux jeunes scribes se dirigèrent dès lors vers la zone du lac sacré, au Sud du temple, près duquel étaient érigés les magasins de briques crues. Tout autour, les ouabs5 de service s'affairaient, certains transportant de la nourriture pour le cérémonial du matin, d'autres se dirigeant vers les bureaux des grands-prêtres. Non loin de là, les artisans au service d'Amon gagnaient leurs ateliers. En s'approchant de l'un des magasins, Sénab ne put s'empêcher de sursauter.

- L'or du dieu ! C'est l'or du dieu !

- Il vient de Nubie, déclara Amenhotep tout en éclatant de rire devant la naïve réaction du jeune apprenti. Prépare ton encre, Sénab. Nous allons compter les lingots.

Sénab s'assit par terre, à l'entrée du magasin, puis il jeta quelques goûtes d'eau sur la pastille d'encre noire de sa tablette de scribe. Tandis qu'Amenhotep achevait le décompte des lingots, Sénab saisit son calame6 et s'apprêta à écrire. " 127 ", lui dit son ami. Sénab inscrivit le chiffre sur la surface stuquée de la tablette à écrire, à côté de l'expression " lingot de Nubie ".

- Ajoute que les artisans sont à fabriquer deux vases dont le poids total est de 5 dében7. De la sorte, nous aurons tous les détails.

Les deux scribes passèrent ainsi de magasin en magasin, évaluant, comptant, notant toutes les informations concernant les divers métaux entreposés au temple : cuivre, étain, plomb et argent. Vers l'heure du repas de mi-journée, Amenhotep regarda vers le ciel et dit :

- Rê est à son zénith. Je crois que c'est le moment d'aller manger un petit quelque chose. Pour fêter ta première journée officielle, je t'emmène à la maison de bière. Cela te va ?

Sénab ouvrit tout grand ses yeux, ne pouvant cacher son plaisir :

- Et dire que nos maîtres nous interdisaient si fortement de fréquenter ces lieux ! Ils craignaient que nous délaissions l'étude pour les plaisirs de la bonne bière ! Est-ce à dire que nous avons terminé notre travail ?

- Certes pas ! répondit Amenhotep. Par contre, nous avons fourni un double effort ce matin. On prendra donc quelques heures de congé.

- Tu ne seras pas embêté ? interrogea Sénab.

- Pas du tout ! Je suis tout de même surintendant des scribes des archives ! C'est moi qui commande. Dès lors...

Sénab ne put s'empêcher de se rappeler certaines lignes de l'un des textes sur lequel il avait longuement bûché alors qu'il apprenait l'art de l'écriture cursive. Un texte dédié aux scribes, soulignant les avantages que leur procurait leur position privilégiée auprès du pharaon et des dieux.

Sois scribe !

Cela te sauvera des taxes et te protégera de tous les travaux. Cela t'épargnera de porter la houe et la pioche, de sorte que tu n'auras pas à transporter le panier. Cela t'évitera de manier la rame et t'épargnera des tourments, n'étant pas sous la coupe de nombreux maîtres ou sous la coupe de plusieurs chefs.

Quant à tous ceux qui exercent un métier, le scribe en est le premier. C'est le scribe qui établit la taxation de la Haute et de la Basse Égypte; c'est lui qui reçoit d'eux (les montants dus) ; c'est lui qui tient le compte de tout. Tous les soldats sont dépendants [de lui]. C'est lui qui conduit les fonctionnaires en présence (du roi), plaçant chacun à ses pieds. C'est lui qui commande au pays tout entier, toutes activités étant sous son autorité.

Sénab commençait maintenant à en saisir toute la pertinence...

  NOTES :

1. Maison de Vie : Centre de formation pour les scribes et les prêtres, bibliothèques où étaient conservés les précieux papyrus, la Maison de vie était un endroit particulier du temple. Les savants et les lettrés s'y retrouvaient, tandis que les apprentis scribes peinaient sur leurs travaux d'écoliers. (Retour)

2. Thot, dont le nom égyptien est Djehouty, est un dieu créateur, maître de l'écriture et notamment des hiéroglyphes, du calendrier et de la parole. Magicien suprême, il est également le seigneur d'Hermopolis, incarnation de la sagesse et de la pondération. (Retour)

3. Ipet-sout : il s'agit du temple d'Amon à Karnak. (Retour)

4. Fête d'Opet : dédiées à Amon et au pharaon, ces fêtes s'étallaient sur plusieurs jours (11 sous Hatschepsout, par exemple, et 27 à l'époque de Ramsès III). Elles étaient entre autre marquées par le voyage en barque du dieu suprême du temple de Karnak à celui de Louqsor. (Retour)

5. Ouab : substantif égyptien signifiant le purifié. (Retour)

6. Calame : ou pinceau à écrire, fabriqué à partir de fines tiges de roseau. (Retour)

7. Dében : une mesure de poids qui correspond à 91 grammes. (Retour)