ARTICLE 4 : L'ARMÉE ÉGYPTIENNE SUR LE CHAMP DE BATAILLE. Michel Guay (Montréal, Québec, 2002.)


NOTE : ce texte a déjà été publié dans la revue HISTOIRE ANTIQUE, numéro 2 (avril - mai 2002). Il est ici reproduit avec l'aimable permission de l'éditeur.
Introduction
1. Un aperçu global
2. La bataille de Megiddo, an 22 - 23 de Thoutmôsis III
3. Ramsès III face à l'invasion du territoire
Notes
Une courte bibliographie est disponible à la fin du 4ième article.

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  INTRODUCTION

'est évidemment sur le terrain que nous pouvons juger de la valeur réelle d'une armée. Et c'est confronté à l'ennemi que les généraux font état de leur véritable maîtrise de l'art de la guerre. Dans le cas du Nouvel Empire, période où les batailles furent assez nombreuses, notre documentation s'avère plus bavarde que par le passé, ce qui permet une meilleure compréhension des stratégies et tactiques déployées par les forces armées égyptiennes.


  1. UN APERÇU GLOBAL

Photo-1 e la guerre de libération contre les Hyksôs (fin de la XVIIe dynastie) aux batailles défensives de Ramsès III (XXe dynastie, 1184 - 1153) pour faire échec aux menaces d'invasion du pays, les armées du pharaon furent confrontées au cours des siècles à une panoplie de situations différentes. Par contre, une politique globale semble se dégager, qui n'est pas sans conséquence sur la stratégie choisie par les divers chefs de l'État égyptien. Cette politique comporte en réalité deux volets, selon les régions impliquées.
[Prisonniers nubiens. Relief provenant du temple de Ramsès II à Abou Simbel. XIXe dynastie. Photographie Thierry Benderitter.]

Du côté sud, en Nubie, l'État égyptien de la XVIIIe dynastie renoue avec la pratique déjà développée au Moyen Empire, à savoir la colonisation du territoire. Les batailles qui s'y déroulent visent donc d'abord à neutraliser le royaume de Kerma, qui s'était étendu jusqu'à la seconde cataracte, puis à pousser le plus loin possible la frontière sud (à la hauteur de la 4e cataracte, au pays du Koush), finalement à réprimer les révoltes qui se produisent à l'occasion contre l'autorité pharaonique. La présence égyptienne, manifestée par l'organisation de la région en vice-royaume, démontre ainsi une ferme volonté de la part des Égyptiens de contrôler directement le territoire et ses nombreuses richesses.

La situation est différente face aux populations du Levant. Certes, comme nous l'avons déjà souligné, la sécurité des frontières orientales s'avère une motivation majeure. Par contre, dans leur poussée expansionniste dans le Couloir de Syrie-Palestine, les Égyptiens sont confrontés à des populations dont le niveau de développement équivaut au leur. On y retrouve de nombreux petits États, des dizaines de villes fortifiées, des armées aguerries, et, se profilant dans le lointain, de puissants royaumes aux ambitions sans équivoque. C'est donc avec nuances qu'il faut parler d'empire. Même si la main-mise égyptienne est assurée durant la période d'un siècle qui va de Thoutmôsis III à Amenhotep III (1458 - 1353), les menaces extérieures sont constantes (Mitanniens, Hittites ou bédouins Shosous). Les coalitions anti-égyptiennes et les révoltes locales sont d'ailleurs récurrentes. Il n'est donc pas étonnant de voir les pharaons régulièrement partir en guerre dans la région, soit pour démontrer la puissance de l'Égypte, soit pour affronter l'ennemi à nouveau engagé sur le sentier de la guerre.


  2. LA BATAILLE DE MEGIDDO, AN 22 - 23 DE THOUTMÔSIS III

Photo-1 orsqu'en 1458 la reine Hatschepsout disparut de la scène politique, Thoutmôsis III ouvrait une ère de conquêtes qui allait nécessiter pas moins de 17 campagnes !

Du côté du Couloir syro-palestinien, la situation générale était en effet devenue assez inquiétante. Poussés par le prince de Kadesh, un grand nombre de princes locaux s'étaient révoltés contre l'autorité de Pharaon et avaient formé une importante coalition anti-égyptienne (Note1). Le gros de leurs forces, comprenant des fantassins, des archers et des bataillons de chars, se trouvait donc concentré autour de la ville de Megiddo, ville fortifiée hautement stratégique. C'était en quelque sorte le verrou entre le Sud-ouest de la Palestine et les régions du Nord, menant vers la côte phénicienne (Liban) et la Syrie.
[Carte de la Bataille de Mégiddo. De Histoire Antique, 2, p. 55]

Après une longue marche qui dura près de trois semaines, les troupes de Thoutmôsis III atteignaient Yaham, près du mont Carmel. Jusque là, les soldats avaient parcouru quelque 370 km. Notons en passant que ce périple avait été très bien préparé par le pharaon et ses officiers. L'armée était autonome, le ravitaillement formé de troupeaux de bovidés et de chèvres, suivant la progression des troupes.

Un problème se posa lorsqu'il fallut ensuite partir de Yaham pour atteindre la ville de Megiddo, située au Nord-Est. Le texte des Annales est là-dessus très révélateur des grandes qualités de stratège de Thoutmôsis III, qualités qui lui valent souventes fois d'être comparé à Jules César, voire à Napoléon Bonaparte ! Trois routes étaient possibles. La première permettait d'arriver par le Nord-ouest de la ville, tandis que la seconde offrait une approche par le Sud-est. La voie la plus directe, celle du centre à travers la passe de Arouna, s'avérait très risquée parce que nettement trop étroite pour les fantassins et, surtout, les chars. Les généraux étaient donc d'avis d'éviter cette dernière possibilité.

Or, Thoutmôsis III avait une autre vision de la tactique à suivre. Faisant fi de l'argumentation de prudence présentée par ses commandants, il déclara durant le Conseil de guerre tenu avant la dernière étape pour Megiddo, que la route du centre était la plus appropriée si l'on souhaitait surprendre l'ennemi. Le jeune pharaon avait très bien anticipé les manoeuvres de l'ennemi. Ce dernier avait effectivement divisé ses forces, car il anticipait que les Égyptiens choisiraient l'une des deux routes qui offraient le terrain nécessaire pour une conduite plus classique de la bataille. La surprise allait être totale !

Le coup était effectivement risqué, mais Pharaon avait tout prévu, y compris l'ordre de marche de chacun, homme, cheval et char. Le principal problème à surmonter était évidemment le retard considérable qui ne manquerait pas de se créer entre la tête de l'armée, là où se trouvait Thoutmôsis III, et l'arrière-garde. Arrivant le soir à la hauteur de Megiddo, les Égyptiens redoublèrent de prudence, avançant dans le silence le plus complet. Profitant du couvert de la nuit, les troupes se répandirent dans la plaine en face de la ville. Au lever de Rê, l'armée égyptienne était fin prête pour l'attaque.

Thoutmôsis avait disposé ses troupes afin de faire face à celles de l'ennemi qui étaient stationnées, les unes au Sud-est (plus précisément, celles du prince de Kadesh, à Taanach), les autres un peu plus vers le Nord-ouest. Dans l'un comme l'autre cas, les Égyptiens auraient eu à combattre sur le terrain choisi par l'ennemi. En débouchant devant Megiddo, Thoutmôsis avait opéré un revirement complet de la situation. En fait, cette situation était plus que favorable : les Égyptiens occupaient une position surélevée par rapport aux coalisés. Ils jouissaient donc de l'avantage du terrain, une donnée particulièrement profitable pour les archers. Ainsi, lorsque le pharaon donna l'ordre d'attaquer, les archers attendirent le moment propice, puis semèrent la confusion chez un ennemi déjà désemparé par l'habile manoeuvre égyptienne. Il ne fallut pas longtemps pour que l'adversaire rompe ses rangs encore en formation, confronté d'abord par les fantassins, puis pourchassé par la charrerie égyptienne alors sous le commandement de Thoutmôsis III lui-même.

Un court passage particulièrement révélateur apparaît alors dans le récit concernant la suite de la bataille. Ah ! Si l'armée de sa Majesté n'avait pas donné son coeur au pillage, elle aurait pris Megiddo dans l'instant ! La fuite de l'ennemi fut telle que les vaincus abandonnèrent sur place tout ce qu'ils pouvaient : chars richement décorés, chevaux, armes, vêtements et tous les biens laissés dans leurs tentes pendant la bataille. Pour les soldats égyptiens, la tentation fut trop forte de sorte que, tandis que certains rescapés ennemis étaient hissés à l'intérieur de Megiddo, ils détournèrent leur attention de l'objectif principal de leur attaque. Il fallut ensuite assiéger la ville durant 7 mois avant qu'elle ne tombe aux mains des Égyptiens.

Pendant ce temps, Pharaon ne demeura pas inactif. Il tira profit de sa première victoire en poussant ses troupes davantage vers le nord, en contrée syrienne.

À l'analyse, on se rend vite compte que les Égyptiens avaient gagné la bataille, mais la guerre, au sens plus large, ne faisait que commencer. Le prince de Kadesh et plusieurs autres s'étaient échappés, tandis que le roi du Mitanni, en sécurité au-delà de l'Euphrate, continuait ses manipulations politiques et militaires dans la région. Huit des seize campagnes suivantes servirent à briser les résistances locales, Thoutmôsis III allant même jusqu'à traverser l'Euphrate afin de confronter les Mitanniens. Mais ces derniers se retirèrent devant l'audacieuse poussée égyptienne. Trop éloignée de ses bases, l'armée de Pharaon revint sur ses pas, non sans laisser sur place une stèle proclamant la victoire de son roi.


  3. RAMSÈS III FACE À L'INVASION DU TERRITOIRE

otre second exemple se situe à l'opposé de celui de la bataille de Megiddo. Cette fois, c'est l'intégrité même du pays du Nil qui est directement menacée. En effet, à partir de 1200 environ, l'ensemble du Proche-Orient est secoué par la migration / invasion de plusieurs groupes de populations. Les uns arrivent par le Nord, via la Turquie actuelle, ou à travers les îles et le long des côtes, en Méditerranée orientale. Ce sont essentiellement des Indo-européens, à qui on donne encore le nom générique de Peuples de la Mer. Les autres émergent des steppes syriennes et se répandent dans le Couloir syro-palestinien et en Mésopotamie. Il s'agit cette fois des Araméens, des Hébreux et des Chaldou, tribus d'origine sémitique.

Photo-1 Toutes les régions sont frappées, certaines plus durement que d'autres. L'empire des Hittites disparaît à jamais alors que les Assyriens, alors en pleine expansion en Mésopotamie du Nord, sont forcés de se réfugier dans quelques villes encore debout. Du côté syro-palestinien, des villes sont rasées, tandis que les Peuples de la Mer progressent vers le sud, en direction de la vallée du Nil. Parmi eux, les Péleset, les Philistins de la Bible. Finalement, Timhiou, Libou et Meshouesh, qui menaçaient la région du Delta occidental depuis l'époque de Merenptah (1213 - 1203), sont à nouveau source de problème pour l'État égyptien. La période de paix instaurée à la suite du fameux traité de Ramsès II avec son vis-à-vis hittite, en l'an 20 de son règne, n'aura donc été que de relative courte durée.
[Scène de la bataille navale de Ramsès III contre les Peuples de la Mer (an 8). Relief provenant du temple de Ramsès III à Médinet Habou. XXe dynastie. Photographie Thierry Benderitter.]

Ce n'est donc pas en conquérant que Ramsès III (1184 - 1153) a marqué l'Histoire, mais en énergique défenseur de son royaume. D'abord, à deux reprises (an 5 et an 11), Pharaon s'élança contre les Libyens, installés dans le Delta occidental. À la seconde campagne, la victoire pharaonique fut totale et les prisonniers se comptèrent par milliers.

Photo-1 Notre attention portera surtout sur la campagne de l'an 8, celle qui sauva le pays d'une formidable invasion, provenant à la fois de la mer et de la terre. Comprenant des Péleset, des Tjekker, des Sicules, des Dananéens, des Shardanes et des Ouashasha, le mouvement des Peuples de la Mer avait atteint les plaines de l'Amourrou, sise au Nord de la région phénicienne. Voyageant par bateaux ou par terre, hommes, femmes et enfants des tribus se déplaçaient avec tous leurs biens, transportés dans de lourds chariots. Après un long périple en provenance du Nord, ils s'approchaient dangereusement de la ligne de défense organisée par le pharaon, à la hauteur des villes phéniciennes.
[Ramsès III descendu de son char et tirant ses flèches contre les Peuples de la Mer. Relief provenant du temple de Ramsès III à Médinet Habou. XXe dynastie. Photographie Sylvie Griffon.]

Pour Ramsès III, l'heure était critique d'autant plus qu'il fallait arrêter le mouvement des étrangers sur deux fronts. Suivant la situation de près, il mobilisa toutes les forces disponibles, sans négliger le maximum d'embarcations pouvant servir à transporter des soldats. Il semble bien que le mouvement terrestre des Peuples de la Mer franchit la ligne de défense en Palestine et c'est plus au sud que les troupes pharaoniques arrêtèrent les étrangers.

Si nous ne connaissons pratiquement rien de la victoire terrestre de Ramsès III, nous en savons davantage sur la tactique utilisée pour sa fameuse bataille navale. En fait, Pharaon pouvait compter sur une donnée technique précise : les navires des Peuples de la Mer n'utilisaient que la voile pour se déplacer. Leur invasion par le Delta, empruntant l'un des bras du Nil, s'avérait donc une opération à haut risque puisque leurs navires étaient peu manoeuvrables, surtout que ceux des Égyptiens étaient en mesure de se déplacer à volonté, grâce à leur équipe de rameurs.

La bataille eut lieu quelque part au Nord de la capitale Pi-Ramsès, sur le bras pélusiaque du Nil. Si l'on suit les détails gravés sur les murs du temple de Médinet Habou, il est clair que les combats furent très acharnés. Sur l'eau, à la manière des Romains, des fantassins égyptiens s'en prennent à l'ennemi à partir du pont de leurs navires. Utilisant leur épée, leurs javelots et leurs arcs, ils déciment l'adversaire. Graduellement, les bateaux Péleset et autres sont repoussés vers les rives, où les attendent des archers qui font pleuvoir sur eux leurs flèches meurtrières. La victoire égyptienne est impressionnante et illustre le génie militaire de Ramsès III, du moins sur le plan défensif.

Malgré ces victoires éclatantes, l'Égypte n'était pas au bout de ses peines. Graduellement, le pays sombra dans de profondes difficultés politiques et économiques, dont les grèves des ouvriers de Deir el'Médineh font échos. Quant au pharaon victorieux, la fin de son règne fut marqué par un complot monté contre lui par de hautes personnalités du palais et du harem, annonçant à son tour les graves problèmes de succession qui allaient suivre.

  NOTES :

1. Un passage de la stèle de Gebel Barkal, datant de l'an 45, parle de 330 princes, chacun avec son armée. (Retour)