ARTICLE 3 : L'ARMÉE ÉGYPTIENNE DU NOUVEL EMPIRE. Michel Guay (Montréal, Québec, 2002.)
NOTE : ce texte a déjà été publié dans la revue HISTOIRE ANTIQUE, numéro 2 (avril - mai 2002). Il est ici reproduit avec l'aimable permission de l'éditeur.Introduction
1. Administration et structures de l'armée
2. Composition de l'armée
3. L'armement
4. Soldats et vie militaire
Notes
Une courte bibliographie est disponible à la fin du 4ième article.[ ARTICLE 1 ] [ ARTICLE 2 ] [ ARTICLE 4 ]
INTRODUCTION
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orsque nous parcourons certains des grands sites pharaoniques, tels le complexe funéraire de Djéser à Saqqara ou celui des grandes pyramides de Giseh, nous demeurons toujours fascinés par l'ampleur des monuments construits. Mais au-delà du gigantisme que ces réalisations expriment, ces oeuvres révèlent un des traits bien particuliers de la culture pharaonique : un sens fort développé de l'organisation. Or, l'univers du militaire n'y échappe pas non plus. Avec le Nouvel Empire, l'armée égyptienne fait l'objet d'une attention particulière, lui valant la mise en place d'une structure administrative complexe, d'appuis logistiques élaborés, sans oublier le traitement des soldats, qui jouiront de conditions sociales et matérielles fort avantageuses.
[Soldats de l'infanterie, avec lances et boucliers au-dessus cintré. Miniature en bois peint, tombe de Méketrê. Première »Période Inremédiaire. Photographie Thierry Benderitter.]
1. ADMINISTRATION ET STUCTURES DE L'ARMÉE
es sources sont nombreuses qui attestent de ces hommes qui ont, en un point ou un autre de l'appareil d'État, participé au fonctionnement des forces armées à l'époque. Du simple scribe qui doit s'occuper du ravitaillement aux commandants de troupes, il existe une liste impressionnante de titres et de fonctions qui démontrent le soin porté par le roi à la préparation et à l'entretien de ses armées (Note1).
Certes le pharaon en est le chef suprême, non seulement sur le plan administratif, mais également sur le terrain. Lorsque Touthmôsis III, en l'an 23 de son règne, part en campagne contre une coalition ennemie organisée par le prince de Kadesh, il réunit son conseil de guerre, propose la stratégie à ses généraux, puis harangue ses soldats pour les stimuler à la victoire. Et cet exemple n'est pas unique. Dans l'exercice de cette tâche, le pharaon est de plus fidèlement secondé par son bras-droit, le vizir. Au palais, ce dernier préside un conseil militaire dont les membres proviennent des officiers supérieurs expérimentés. Outre les questions touchant le ravitaillement ou la production de l'armement, la principale responsabilité du vizir est d'assurer le recrutement des futurs soldats. Cette opération semble bien avoir été dirigée à partir de bureaux installés dans les deux grands centres politiques du pays, Memphis et Thèbes.
Suivent les généraux, placés à la tête des divisions de l'armée. Au début du Nouvel Empire, l'on compte deux divisions, l'une pour la Haute Égypte, l'autre pour la Basse Égypte. Plus tard, sous Séti Ier, l'armée passa à trois divisions. Sous Ramsès II, certainement motivé par la sérieuse menace exercée par les Hittites, une quatrième fut ajoutée aux trois autres, la division de Seth.
Finalement, chaque groupe de soldats possède à sa tête un officier spécialisé, dûment formé afin d'assurer l'encadrement des soldats, qu'ils soient fantassins, archers ou membres de la charrerie. Notons, pour fins d'illustration, quelques titres et fonctions que l'on retrouve dans les documents de l'époque : les contrôleurs, les juges de l'armée, les officiers des chevaux, les intendants des étables, les officiers de la charrerie, les messagers, les scribes de l'infanterie, les scribes qui rédigent les ordres, les porte-étendard, sans oublier les commandants de garnisons. On retrouve ces derniers en territoire conquis ou sous contrôle volontaire de l'Égypte, tant en Nubie que dans le Couloir syro-palestinien, stationnés dans certaines villes ou zones jugées stratégiques.
Les forces navales jouèrent également un rôle majeur dans les succès remportés par l'Égypte dans sa politique expansionniste. Qu'il s'agisse du transport des troupes ou de celui du ravitaillement, la marine du pharaon participe activement aux opérations. Elle est également impliquée dans le transport des tributs versés par les vassaux et du butin accumulé lors des campagnes militaires. Par contre, comme force combattante, il faut attendre Ramsès III de la XXe dynastie, pour assister à de véritables batailles navales.
2. COMPOSITION DE L'ARMÉE
oncernant la composition proprement dite de l'armée de terre égyptienne au Nouvel Empire, les données classiques sont tirées habituellement de l'époque de Ramsès II pour laquelle nos informations semblent plus étoffées. Ainsi se dégage la structure hiérarchique suivante : Ramsès II commande 4 divisions, comprenant 5000 hommes chacune, formant autant d'armées autonomes (Note3). Au total, le pharaon peut donc jeter près de 20 000 soldats dans la bataille, ce qui ne fut pas de trop si l'on tient compte de la puissance militaire des adversaires Hittites et de leur alliés qui purent en aligner presque autant lors de la bataille de Kadesh.
À un niveau inférieur, une division se fragmente en plusieurs sous-unités de base, les sections. Chacune de ces petites unités comprend 50 hommes, offrant par conséquent une très grande flexibilité de manoeuvre au combat. En remontant dans la structure, 4 sections donnent une compagnie ; 5 compagnies se regroupent en un régiment ; finalement 5 régiments forment une division. Une telle structure illustre à elle seule la compétence militaire des Anciens du Nil, maîtres incontestés de ce que nous pouvons qualifier d'art de la guerre.
Nous parlons de forces armées. Nous avons donc les fantassins, soldats à pieds, mais également la charrerie. Or, en Égypte, comme d'ailleurs dans l'ensemble du Proche-Orient, cette charrerie constitue un groupe spécifique, voire d'élite, intégré aux divisions terrestres. On compte 5 régiments de 100 unités de char, chacune comportant deux hommes : le conducteur et un archer pour frapper rapidement l'ennemi. Accompagnant les chars, il y avait des fantassins légers dont l'objectif principal était de profiter de la confusion créée par le passage des chars à travers les lignes ennemies et de neutraliser le maximum d'adversaires.
3. L'ARMEMENT
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omme dans toute société, la nature et la qualité de l'armement sont directement reliées au niveau de développement des forces productives et des technologies disponibles. Dans ce contexte, les armes utilisées par les Égyptiens au cours de leur histoire suivent donc l'évolution qu'ont connue les procédés artisanaux. Au Nouvel Empire, ce sont les techniques du bronze qui dominent, tandis que les influences étrangères se manifestent par l'adoption de certains éléments novateurs, tels le cheval et le char de guerre. D'ailleurs, est-il besoin de le rappeler, dans ce domaine particulier de l'armement, les anciens Égyptiens n'ont guère fait montre d'une grande créativité, surtout si on les compare à leurs voisins du Proche-Orient !
[Défilé militaire montrant un porte-étendard et un fantassin armée d'une hache fine. Relief peint du temple d'Haschepsout. Deir el'Bahari, XVIIIe dynastie. Photographie Thierry Benderitter]Globalement, l'armement du soldat égyptien s'avéra au départ assez simple, voir primitif. À l'Ancien Empire, les fantassins étaient équipés de massues à tête de pierre, de lances, d'arcs et de flèches, de haches de guerre et de dagues. Certains étaient protégés par un bouclier de bois au dessus cintré, ou couvert d'une peau tendue sur un cadre de bois. De magnifiques exemples nous sont parvenus sous la forme de figurines de bois, datant de la Première Période Intermédiaire.
Pour illustrer l'évolution de l'armement en fonction des circonstances, il est utile de mentionner que les soldats utilisèrent successivement deux types de hache lors des corps à corps : la hache à lame et la hache fine. La première perdit un jour de son efficacité lorsque les adversaires se protégèrent le corps de cuir ou de métal. La hache fine la remplaça, surtout sur le théâtre de guerre du Levant, puisqu'elle permettait de transpercer plus efficacement les cuirasses portées par l'ennemi.
[Armes typiques des soldats égyptiens du Nouvel Empire. Dessin Michel Guay]La véritable révolution de l'armement égyptien s'amorça avec la fin de la période de l'occupation des Hyksôs. À ce niveau, ces derniers jouissaient d'une certaine supériorité que les Égyptiens ne mirent guère de temps à combler. Ainsi, ils adoptèrent de leurs adversaires l'usage de l'arc composite, ainsi que le char de guerre. Le nouvel arc était certes plus complexe à fabriquer, plusieurs pièces de bois étant nécessaires pour son assemblage. Par contre, il possédait une force de frappe et une portée nettement supérieures à l'arc traditionnel. Ces avantages le rendaient particulièrement efficace et redoutable, utilisé entre autres au moment qui précédait l'attaque des chars et des fantassins. Jouant le rôle de l'artillerie moderne, les archers pouvaient donc harceler l'ennemi à distance et préparer le terrain pour l'offensive principale. Notons que l'arc composite était malheureusement fragile à l'humidité, ce qui nécessitait des soins particuliers lors des déplacements des soldats.
Quant au char de guerre, tiré par un attelage de deux chevaux, il entra véritablement dans l'arsenal militaire égyptien qu'avec la XVIIIe dynastie. Certes, Ahmosis fait état de captures de chars à l'ennemi hyksôs, mais il semble bien que sa fabrication pour usage courant dût attendre quelques temps, au moins celui nécessaire au transfert technologique. Il fallut d'ailleurs en adapter certaines composantes qui en faisaient une moyen de déplacement nettement trop lourd. Se posa également la question de la résistance et de la stabilité de l'engin. On peut donc suivre, à travers une bonne partie de la XVIIIe dynastie, les transformations apportées par les Égyptiens, tant au nombre de traverses de roue (ultimement fixé à 6) qu'au niveau du positionnement de l'axe des roues. En bout de ligne, le char égyptien s'avéra facile à manoeuvrer, léger à transporter, et résistant. L'efficacité tactique du char reposait sur deux éléments essentiels : sa rapidité et l'armement utilisé par le soldat qu'il transportait, composé d'arcs et flèches, complétés de javelots.
[Char égyptien. Tombe de Toutankhamon, XVIIIe dynastie. Photographie Sylvie Griffon]On ne peut évidemment pas parler de charrerie sans mentionner l'introduction du cheval au pays. Elle date de la même époque que le char (note : Les mots égyptiens pour char et cheval seront donc d'origine cananéenne). L'élevage des chevaux ainsi que leurs captures sur le champ de bataille devinrent rapidement une préoccupation majeure pour les responsables de l'armée, pharaon en tête. Ainsi, bête de prestige, offert en cadeau princier, le cheval en vint à symboliser richesse et statut social élevé. Notons qu'il était rarement monté (surtout par des messagers), quelques représentations existant à cet effet.
Une autre innovation de cette époque concerne la protection du corps du soldat. Si le pagne demeure l'uniforme habituel, la cuirasse commence lentement à se répandre. Elle aussi d'origine cananéenne. Elle se compose d'une simple chemise de lin sur laquelle sont fixées de petites plaques de bronze. On peut également y ajouter des pièces de cuir. Par contre, le port du casque protecteur, que l'on retrouve chez les ennemis de l'Égypte, ne sera pas adopté immédiatement par les soldats du pharaon. Il faudra attendre le règne de Ramsès III pour que sa distribution soit assurée aux soldats égyptiens.
Une autre arme de prestige fut certes le fameux cimeterre, une sorte d'épée à lame recourbée, provenant de Canaan et dont l'usage se répandit au cours de la XVIIIe dynastie.
Si le bronze s'avéra le métal de choix pour la fabrication des armes du Nouvel Empire, on ne peut passer sous silence le fait que le fer commença très graduellement à le remplacer dès l'époque de la XIXe dynastie. Importé, ce nouveau métal fut utilisé par les métallurgistes égyptiens pour la forge de pointes de flèche et de lance, ainsi que pour la lame des haches et des épées. Il en fut de même pour l'épée longue, plus tranchante et plus légère que l'épée de bronze, et introduite par les Peuples de la Mer.
4. SOLDATS ET VIE MILITAIRE
ême si certains textes littéraires ramessides tracent un portrait misérable de la vie de soldat, il n'en demeure pas moins que l'armée du Nouvel Empire offrit à des milliers d'Égyptiens la possibilité d'une nouvelle carrière, faite d'aventures, de découvertes, de gloire et de butin. Plusieurs ont connus de fulgurantes carrières, gravissant les divers échelons de l'administration jusqu'à la position de courtisans royaux. Militaire de carrière, le soldat du pharaon jouit ainsi d'un prestige certain, choyé par ce dernier qui n'hésite pas à lui concéder un lopin de terre pour sa subsistance. Passée de père en fils, la fonction assure la fidélisation des soldats, la stabilité du recrutement, ainsi que la transmission de l'expertise.
Matériellement, participer aux guerres de Pharaon pouvait également avoir ses avantages. Nombreux sont donc les témoignages qui font état des largesses du chef de l'État envers ses soldats victorieux, puisant à même les prisonniers et le butin saisi à l'ennemi.
Cet afflux de prisonniers de guerre tout au long de la période, à quoi s'ajoutent les échanges diplomatiques, les mariages pharaoniques avec des princesses étrangères et l'immigration d'ouvriers spécialisés, contribua à modifier la société égyptienne. Sur le plan militaire en particulier, l'intégration des vaincus dans les forces armées diversifia le recrutement et semble avoir pallié au manque d'effectifs locaux, surtout à partir de la XIXe dynastie où les batailles mirent en ligne des troupes de plus en plus nombreuses.
Lorsque la paix succédait à la guerre, les soldats se retrouvaient en caserne, en garnison ou revenaient sur leur terre, attendant le rappel aux armes par le pharaon. D'autres se voyaient confier la mission d'accompagner les expéditions commerciales envoyées aux mines et aux carrières, assurant ainsi la protection du personnel contre d'éventuelles attaques, provenant surtout de groupes nomades.
Pour l'État égyptien et sa civilisation, ces militaires devinrent indispensables sous le Nouvel Empire. Source de richesses incalculables, dont une partie importante revenait au clergé d'Amon, l'armée et ses milliers de soldats contribuèrent directement à la gloire de ce Nouvel Empire, véritable sommet de l'histoire pharaonique.
NOTES :
1. Plusieurs modèles de lettre de l'époque ramesside font justement état de ces diverses tâches de soutien réalisées par l'appareil administratif. (Retour)
2. Elles furent, chacune, placées sous le patronage d'une grande divinité du pays : Amon, Rê et Ptah. (Retour)
3. Comme le démontre certaines inscriptions, une division peut être envoyée séparément en mission. Elle est donc capable de se suffire à elle-même, comme une armée. (Retour)
4. Il s'agit de textes rédigés et lus par des scribes civils qui avaient certainement un profond mépris pour ces nouveaux venus dans la hiérarchie sociale. (Retour)