ARTICLE 2 : L'ÉTAT PHARAONIQUE ET SON ARMÉE. Michel Guay (Montréal, Québec, 2002.)


NOTE : ce texte a déjà été publié dans la revue HISTOIRE ANTIQUE, numéro 2 (avril - mai 2002). Il est ici reproduit avec l'aimable permission de l'éditeur.
Introduction
1. Quelques données historiques (avant le Nouvel Empire)
2. Le choc de l'occupation hyksôs
3. Les pharaons soldats
4. Armée et politique
5. Les véritables responsables
Notes
Une courte bibliographie est disponible à la fin du 4ième article.

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  INTRODUCTION

Photo-1 orsqu'il s'agit de l'Égypte des pharaons, tous les sujets ou presque y passent : la religion, les arts, les idéologies, l'histoire événementielle. Par contre, malgré l'importance des forces armées, plutôt rares sont les études qui permettent d'en saisir la nature véritable. Pourtant, l'État pharaonique est en partie né sur le champ de bataille tandis qu'à long terme, ce sera son incapacité à s'adapter aux changements, surtout militaires, qui en fera une proie facile pour ses formidables adversaires assyriens et perses du premier millénaire avant notre ère.
[scène en relief peint représentant des prisonniers faisant partie d'une liste de forteresses prises par le pharaon : à droite, un Syrien; à gauche, un Nubien. Photographie de Thierry Benderitter.]


  1. QUELQUES DONNÉES HISTORIQUES (avant le Nouvel Empire)

Photo-1 'abord, éliminons les possibles ambiguïtés. Mettre l'accent sur la nature et les fonctions des forces armées sous les pharaons ne signifie aucunement que la société égyptienne, voire sa culture, repose sur une base militariste, à l'instar par exemple de l'Assyrie des IXe - VIIe siècles a.n.è. Il est vrai que les images du pharaon écrasant ses ennemis traditionnels s'intègrent dans le canon officiel des représentations du chef de l'État, et cela tout au long de l'histoire. Cependant, il serait difficile de soutenir que la civilisation égyptienne soit globalement orientée vers les activités guerrières, ou qu'elle représente une culture qui mette à l'avant-plan les valeurs particulières du soldat au détriment de la société civile.
[Carte du Coulir syro-palestinien à l'époque des conflits entre l'Égypte et le Khéta -- le pays des Hittites. XIIIe siècle av. notre ère.]

Malgré cette remarque préliminaire, l'État monarchique, dès les premières dynasties, fait un usage régulier de la force pour s'imposer dans les régions limitrophes à la vallée du Nil. Que ce soit dans le Sinaï (aux mines de cuivre ou de turquoise), du côté de la Libye (face aux éleveurs de bétails de la région), voire en Nubie (zone naturelle d'expansion du domaine royal vers le sud), la fonction guerrière supporte ainsi les besoins grandissants du nouvel État. L'iconographie de l'époque le démontre ; cette fonction fait déjà clairement partie des attributs de la monarchie.

C'est grâce à l'autobiographie de Ouni1, un important fonctionnaire de la VIe dynastie, que nous pouvons le mieux saisir la nature de l'organisation des forces militaires à cette époque initiale de l'histoire égyptienne (note : Ouni exerça de hautes fonctions sous les pharaons Téti Ier, Pépi Ier et Mérenrê). En effet, sous Pépi Ier, il fut envoyé dans la région sud de la Palestine, à la tête d'un important contingent armé. Il nous dit alors que sa Majesté leva une armée nombreuse en provenance de la Haute Égypte tout entière (…), de la Basse Égypte (…) de parmi les Nubiens de Irtchet, de Medja, de Yam, de Ouaouat, de Kaaou et du pays de Tchémeh. Chaque contingent se trouvait sous la direction d'un grand fonctionnaire du palais, civil ou religieux, ou d'un gouverneur local. Un détail intéressant à souligner : ces contingents étaient formés d'Égyptiens conscrits, mais également d'étrangers, Nubiens et Tchéméhous. Cet aspect concernant la formation des unités de l'armée pharaonique vaut la peine d'être souligné. Il s'agira d'une constante à travers l'histoire, les contingents de soldats provenant à la fois de la population égyptienne, selon des listes bien établies, et d'étrangers soumis à l'autorité pharaonique (Note2).

Ouni nous assure de la victoire de Pharaon en mentionnant que l'armée revint en paix, après avoir renversé leurs enceintes fortifiées, pillé et brûlé le territoire conquis, et après avoir ramené un grand nombre de prisonniers. On ne peut donc aucunement douter de l'efficacité des forces armées de cette époque puisqu'elles sont déjà en mesure de s'emparer de villes emmurées et d'imposer ainsi la volonté du pharaon à l'étranger. Qui plus est, le récit de Ouni est révélateur d'une expertise militaire qui se bâtit, comme en témoigne l'habile stratégie déployée lors de cette campagne. Afin de surprendre l'ennemi, l'armée égyptienne fut scindée en deux groupes. Le premier emprunta la voie terrestre, l'autre fut transporté par bateaux, longeant la côte vers sa destination. Se rejoignant en un point donné, on ne peut qu'imaginer la surprise que cette action combinée des deux groupes de soldats occasionna dans le camp adverse ! Comme nous le verrons, les grands exploits militaires du Nouvel Empire avaient déjà une longue tradition sur laquelle s'appuyer.

Une fois l'échec de l'État centralisé de l'Ancien Empire consommé, une guerre civile opposa les deux familles royales prétendant régner sur le pays : celle de la ville d'Hérakléopolis (IXe - Xe dynasties) et celle de la ville de Thèbes (XIe dynastie). Tout comme à l'origine, c'est le sort des armes qui trancha. Après quelques affrontements militaires, touchant surtout la région de la Moyenne Égypte, les tenants de la XIe dynastie s'imposèrent finalement, rétablissant l'intégrité du domaine royal. Le Moyen Empire commençait (Note3).

Photo-1 Qu'il s'agisse de la guerre civile ou du rétablissement de l'autorité pharaonique en Nubie, ces événements récents forcèrent en quelque sorte le développement du bras armé de l'État. Certes, la levée de troupes se poursuivit sur le modèle antérieur, basé sur le système de la corvée (temps de service gratuit fourni au roi). De plus, on note la présence d'un corps de soldats permanent, rattaché directement au palais. Par contre, l'approche générale se modifia par rapport aux régions limitrophes sous contrôle égyptien. En Nubie, l'État établit un réseau de forteresses avec des garnisons4. De la sorte, le pharaon s'assurait d'une présence militaire visible et permanente auprès des population locales, tout en sécurisant la région contre les royaumes situés plus au sud.
[Amenhotep II faisant montre de ses prouesses en transperçant une cible en cuivre. Relief provenant de Karnak. XVIIIe dynastie. Photographie Sylvie Griffon.]

Il en va de même sur la frontière orientale du Delta où Aménemhat Ier (1991 - 1962) érigea une ligne de défense, Le Mur du Prince, constituée là aussi de forteresses et de garnisons. Globalement, l'expérience de la Première Période Intermédiaire avait démontré que les frontières du royaume étaient trop perméables aux étrangers, Bédouins comme Nubiens. Ainsi, la nouvelle politique militaire visait à consolider la sécurité du territoire égyptien proprement dit. Ajoutons au passage qu'à cette époque, l'armée ne semble pas avoir constitué le seul instrument de lutte contre les menaces extérieures, principalement asiatiques. En fait, l'État utilisa la magie pour éliminer ses ennemis sous la forme, soit de figurines d'envoûtement, soit de listes de noms inscrits sur des tessons de poterie, brisés par la suite pour infliger la mort. Une arme secrète dont on ignore toujours, hélas, la réelle efficacité !


  2. LE CHOC DE L'OCCUPATION HYKSÔS

Photo-1 out comme Pearl Harbor pour les Américains de 1941, le choc de l'occupation du pays par les étrangers Hyksôs et la guerre de libération qui s'ensuivit transformèrent profondément la problématique des forces armées en Égypte, y compris le rôle et les représentations du chef de l'État dans ses fonctions militaires. Il en alla de même au niveau de l'armement qui, grâce aux influences extérieures asiatiques, connut quelques innovations majeures, l'introduction du char de guerre en étant la plus spectaculaire.
[Ramsès II sur son char de guerre, tirant ses flèches contre l'ennemi. Notons les roues à six traverses. Abou Simbel, XIXe dynastie. Photographie Thierry Benderitter]

Dans une perspective historique, un des aspects intéressants de cette période est sans contredit la place du militaire dans la vie du pharaon, une place prépondérante qui allait marquer par la suite tout le Nouvel Empire. Déjà, à la XIIe dynastie, l'implication directe des membres de la famille royale est attestée. Ainsi, dans le célèbre roman des Aventures de Sinouhé, l'histoire commence avec l'annonce d'un complot ourdi contre le pharaon Aménemhat Ier. Un messager arrive du palais auprès de Senousret, le fils aîné du pharaon, revenant d'une expédition militaire contre les Tchéhénous (en Libye). Le fils du roi était le chef de l'armée, ce qui démontre une présence royale sur le terrain, en même temps que l'importance de la fonction militaire pour le futur chef de l'État.

Les dures batailles livrées plus tard contre les Hyksôs, sous Seqenenrê, Kamose et Ahmôsis, ne furent victorieuses pour les Égyptiens que parce que le pouvoir central se montra apte aux changements. Ainsi, dans leur guerre contre les occupants, cette action sur le terrain devint absolument essentielle. Le pharaon Seqenenrê fut lui-même tué au combat, alors que Kamose, qui lui succèda, est décrit comme participant directement à l'élaboration des stratégies contre l'ennemi lors de discussions avec ses commandants. L'image du pharaon soldat prenait ainsi forme, par la pratique !


  3. LES PHARAONS SOLDATS

vec la XVIIIe dynastie et les succès militaires de certains de ses grands pharaons, il ne fait aucun doute que plusieurs aspects de la civilisation égyptienne opérèrent un léger glissement vers la militarisation. Dorénavant, Pharaon n'est pas que le fils d'Amon ; il est également un solide athlète aux prouesses inégalées, en même temps qu'un soldat formé aux métiers des armes, et cela dès son enfance. L'illustration XXX nous fournit un remarquable exemple de ce nouveau discours, où l'on voit Amenhotep II tirant ses flèches avec force et précision sur une cible en cuivre. Et le texte de rappeler que jamais auparavant ne fut accompli un tel exploit ! D'autres exemples vont dans le même sens, dont les Annales de Thoutmôsis III qui mettent l'accent sur les actions du roi sur le terrain, ou encore le récit de la fameuse bataille de Kadesh, dont Ramsès II sort heureusement en vie grâce à la vigueur de son intervention contre une attaque surprise des Hittites.

Dorénavant, le roi se trouve au milieu de ses soldats, le premier d'entre eux, entouré de ses officiers avec qui il conserve de profondes amitiés et à qui sont souventes fois confiées d'importantes tâches dans l'administration du pays.

Un effet intéressant lié à l'implication militaire des pharaons de la fin de la XVIIe dynastie et du début de la XVIIIe concerne le rôle joué par les épouses royales au sein de l'État. Qu'il s'agisse de Téti-Shéri, grand-mère d'Ahmôsis, de Ahhotep II, la mère du même pharaon ou de Ahmès-Néfertari, son épouse, toutes ont ceci en commun d'avoir marqué fortement leur époque. On les retrouve très actives dans les affaires du pays, tandis que les pharaons guerroient à l'étranger. Situation enviable pour ces femmes qui, comme ce sera le cas par la suite, laissèrent de profondes marques dans l'histoire du pays (Note5).


  4. ARMÉE ET POLITIQUE

a création d'une armée permanente et un rôle de premier plan pour les militaires dans les affaires de l'État ne pouvaient pas être sans effet dans l'univers du politique. C'est ainsi qu'au sortir de l'époque troublée de la crise amarnienne, le général d'armée Horemheb s'imposait comme la personne la plus apte à restaurer le pays. Appuyé par le puissant clergé d'Amon, cet ancien scribe de l'armée accéda à la fonction suprême, ouvrant de la sorte une nouvelle ère pour le pays. Il restaura le pouvoir central et apporta nombre de solutions aux divers abus ou relâchements administratifs qui avaient marqué les dernières décennies.

Afin d'assurer la continuité de son œuvre, Horemheb se tourna à nouveau vers le monde des militaires. En fait, il avait fait vizir son propre général d'armée, Ramessou, dont la famille était elle-même très liée aux activités militaires. Le fils de ce dernier, le futur Séti Ier, avait d'ailleurs lui-même épousé la fille d'un lieutenant général de la charrerie. Ainsi, avec l'avènement d'Horemheb, l'armée accèdait au pouvoir, un aboutissement logique si l'on tient compte de l'évolution et des transformations des forces armées sous la XVIIIe dynastie. La XIXe dynastie allait être celle des militaires.


  5. LES VÉRITABLES RESPONSABLES

Photo-1

y regarder de plus près, dans les scènes gravées comme à travers les diverses sources écrites, les véritables artisans de cette aventure impériale qui caractérise le Nouvel Empire égyptien nous sont présentés de façon assez anonyme. Quelques grands noms sont certes parvenus jusqu'à nous. Certains individus ont même laissé leurs récits, dont la célèbre autobiographie d'Ahmès, fils d'Abana (Note6). Par contre, l'Égypte de cette période leur doit beaucoup. Nous parlons ici des soldats, de ces hommes de guerre qui ont permis à Pharaon de jouir du fruit de ses victoires. Qui étaient-ils ? Comment fonctionnait cette armée à laquelle ils consacrèrent leur vie ? Quel armement utilisaient-ils ? Voilà quelques questions sur lesquelles nous allons maintenant nous attarder.
[Défilé militaire sous Hatschepsout. Deir el'Bahari, XVIIIe dynastie. Photographie Thierry Benderitter]

  NOTES :

1. Ouni exerça de hautes fonctions sous les pharaons Téti Ier, Pépi Ier et Mérenrê (VIe dynastie). (Retour)

2. Ainsi, les Nubiens Medjays, en tant qu'archers, seront utilisés comme corps auxiliaire spécialisé, tant lors d'opérations militaires classiques que comme unités de surveillance du désert. On les retrouve par exemple dans les forces armées qui combattent les Hyksôs sous Kamose, à la fin de la XVIIe dynastie. (Retour)

3. En 2040 a.n.è., sous la gouverne de Mentouhotep III, responsable ultime de la réunification des Deux Terres -selon l'expression égyptienne consacrée. (Retour)

4. Pensons ici aux 8 forts érigés entre Bouhen et Semna). De la sorte, le pharaon s'assurait d'une présence militaire visible et permanente auprès des population locales, tout en sécurisant la région contre les royaumes situés plus au sud. (Retour)

5. Pensons entre autres à Hatschepsout, à Néfertiti, à Néfertari. (Retour)

6. Ahmès connut une longue carrière militaire qui alla du règne de Kamose à Ahmôsis. (Retour)