ARTICLE 1 : GUERRE ET PAIX AU PROCHE-ORENT ANCIEN (perspective égyptienne). Michel Guay (Montréal, Québec, 2002.)
NOTE : ce texte a déjà été publié dans la revue HISTOIRE ANTIQUE, numéro 2 (avril - mai 2002). Il est ici reproduit avec l'aimable permission de l'éditeur.Introduction
1. L'Égypte et l'aventure impériale
2. Le choc des Empires
3. De la guerre à la paix
4. L'esprit impérial
Tableau chronologique
Notes
Une courte bibliographie est disponible à la fin du 4ième article.[ ARTICLE 2 ] [ ARTICLE 3 ] [ ARTICLE 4 ]
INTRODUCTION
our qui s'intéresse aux problèmes plus récents de la mondialisation, l'internationalisation des rapports entre États et sociétés à l'échelle planétaire peut paraître une grande nouveauté historique. Or, à partir du XVIe siècle avant notre ère, il en fut pratiquement de même au Proche-Orient, un phénomène rendu possible suite à l'émergence des Grands Empires…
Dans une perspective historique, il est vrai que les relations entre États sont aussi anciennes que les États eux-mêmes. Du côté de la Mésopotamie, dans la Sumer du IIIe millénaire, les États-cités entretenaient des rapports dont la nature n'a guère changé jusqu'à nos jours, impliquant le commerce, la guerre ou la paix. Sous la Babylone d'Hammourabi (XVIIIe siècle a.n.è.), ces rapports se complexifièrent et s'élevèrent pratiquement au niveau de règles internationales.
Ce qui change avec la période qui s'amorce au XVIe siècle, c'est essentiellement l'ampleur du phénomène, sans compter les nouveaux enjeux, ainsi que les moyens politiques et militaires mis en place par les États d'alors. En effet, un rapide regard sur une carte politique des années 1400 - 1350 permet de constater la présence de certains grands États qui se partagent de vastes portions du territoire proche-oriental : le royaume des Hittites (occupant le plateau d'Anatolie, en Turquie centrale actuelle), le Mitanni (en Haute Mésopotamie), l'Assyrie (sur le Haut Tigre), l'Empire babylonien des Kassites (en Mésopotamie du Centre et du Sud) et, finalement, l'Empire égyptien qui s'étend sur l'ensemble du Couloir syro-palestinien (sans oublier une large bande en Afrique, le long du Nil, au sud d'Assouan).
[La photo à droite offre une représentation classique du pharaon massacrant ses ennemis. Relief peint provenant du temple de Ramsès II à Abou Simbel, XIXe dynastie. Photographie de Thierry Benderitter.]
1. L'ÉGYPTE ET L'AVENTURE IMPÉRIALE
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our l'Égypte, cette aventure impériale débuta d'abord avec un événement qui n'eut rien de très glorieux : l'occupation d'une bonne partie du pays par des étrangers, les Hyksôs. Au XVIIe siècle, provenant du sud de la Palestine, divers groupes de population s'étaient graduellement infiltrés dans la zone du Delta. Profitant des faiblesses internes de l'État pharaonique, ils s'établirent solidement, puis vers 1648, ils créaient leurs propres dynasties, à l'égyptienne. C'est dans ce contexte difficile que s'imposa une nouvelle lignée de pharaons autochtones, provenant de Thèbes (la XVIIe dynastie). Ils organisèrent graduellement la résistance et, finalement, prirent la tête d'une guerre de libération du territoire, faisant montre en cela d'une vigueur nouvelle, s'exprimant à la fois sur les plans politique et militaire. Expulsant les Hyksôs du pays puis les pourchassant jusqu'en Palestine Sud, les armées de Pharaon s'imposèrent avec gloire et butin. C'est sur cette lancée que l'État pharaonique s'engagea dans une phase inattendue de son histoire, celle de l'Empire.
[Carte des grands Empires au proche-Orient ancien, vers 1400 - 1350]
Nous ne ferons point en ces lignes l'historique de l'expansion de l'Égypte à partir des années 1540. Par contre, le fait saillant à souligner est sans conteste les conditions générales de cette poussée agressive hors de la vallée du Nil (tant au Sud que vers le Nord-Est), sans oublier les conséquences qu'engendrera la nouvelle situation sur la société et, plus globalement, sur la civilisation égyptienne du Nouvel Empire.
2. LE CHOC DES EMPIRES
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uerres d'expansion, razzias, campagnes punitives, colonisation et ligne de forteresses, voilà autant de mesures militaires que l'Égypte avaient développées et raffinées depuis l'aube de son histoire. Le pays s'était d'ailleurs unifié dans la guerre, quelque seize siècles plus tôt, vers 3150 a..n.è., les rois du Sud (Haute Égypte) vainquant ceux du Nord (Delta). De plus, la répression, interne ou externe, fait partie de la définition même de l'État. Ainsi, la guerre, comme phénomène de société, constitue une donnée incontournable, tout comme d'ailleurs son pendant, les relations non belliqueuses, ce qui entre autres mena l'Égypte à échanger ses surplus dans le but d'acquérir certaines matières premières stratégiques. Nous pensons ici, à titre d'exemple, au bois de construction en provenance de la région de Byblos.
[Scène de prisonniers cananéens. Relief du temple de Ramsès II à Abou Simbel, XIXe dynastie. Photographie Michel Guay]Malgré la présence de nombreux États importants au Proche-Orient avant le XVIe siècle, il fallut attendre cette date pour qu'émerge finalement l'ère du choc des Empires. Tournant surtout autour du contrôle du Couloir syro-palestinien, importante voie de transit commercial et source non négligeable de matières premières, de très nombreux conflits opposèrent l'Égypte à ses puissants voisins (les Mitanniens d'abord, puis les Hittites), auxquels il convient d'ajouter certains princes locaux (dont celui de l'État-cité de Kadesh) et leurs alliés. Durant près de cinq siècles, les grandes puissances d'alors se livrèrent bataille, signèrent des traités, développant à la fois leur appareil militaire et leurs habiletés diplomatiques. Dorénavant, tout se passait à grande échelle et aucun événement majeur touchant un des États impliqués ne laissait les autres indifférents, qu'il s'agisse d'un changement de règne, d'une guerre civile, voire d'une invasion impromptue et dévastatrice.
Grâce à la création d'une armée permanente et moderne, les pharaons de la XVIIe dynastie, puis ceux de la XVIIIe, fournirent à leur royaume les outils nécessaires à une politique extérieure plus audacieuse. Rien de tel pour imposer le respect à ses voisins qu'une force de frappe nombreuse et efficace. Ahmès (1550 - 1526), puis certains de ses successeurs, dont Thoutmôsis Ier (1506 - 1493) et Thoutmôsis III (1458 - 1428 comme pharaon unique), le démontrèrent clairement ; le premier en écrasant les occupants hyksôs, les seconds en étendant les frontières de l'Égypte jusqu'à l'Euphrate. Nous reparlerons plus loin de l'armée égyptienne. Pour l'instant, signalons qu'elle s'avéra pendant un temps la plus puissante de toutes, dirigée par des chefs de guerre expérimentés et doués.
3. DE LA GUERRE À LA PAIX
arallèlement, il est intéressant de souligner que les relations internationales connurent un développement remarquable durant cette période. Une assez abondante documentation, provenant d'Égypte ou d'ailleurs, permet même de parler d'une sorte de droit international reconnu par tous les intervenants. Ainsi, lorsque la paix succède à la guerre, les traités unissent les plus faibles aux plus forts, tandis que les grandes puissances tentent d'établir des rapports normaux permettant de trouver des solutions pacifiques à leurs problèmes. Voilà bien ce que nous livrent, par exemple, les archives royales en provenance d'Égypte (les Lettres d'Amarna) ou de la capitale hittite, Hattousas. Échanges de lettres amicales ou de cadeaux, plaintes adressées par un petit roi vassal à son maître égyptien ou autres, voyage d'un émissaire spécial faisant une longue route afin de négocier un mariage, voire l'arrivée d'une princesse dans un pays hôte, la liste des modalités de contacts s'avère aussi impressionnante que variée. La paix était affaire d'État, mais d'un État conçu et perçu comme la propriété du souverain. Les relations interpersonnelles se déroulaient donc à haut niveau, chapeautées évidemment par les divinités respectives, garantes légales du système.
4. L'ESPRIT IMPÉRIAL
armi les conséquences de cette poussée expansionniste de l'Égypte au Nouvel Empire, tant en Afrique qu'au Proche-Orient, nous pouvons identifier quatre ensembles d'éléments qui, conjugués, assurèrent une transformation profonde de la civilisation égyptienne : la militarisation de l'État, les nécessités de la gestion de l'Empire, l'apparition d'une idéologie impériale et l'apport sans précédent de richesses au pays.
Les scènes en relief des Thoutmôsis ou des Ramsès encore visibles aujourd'hui à Karnak ou Thèbes ouest suffisent à illustrer notre propos. Dominés par la figure centrale du pharaon guerrier et victorieux, ces récits gravés dans la pierre sur les parois des temples racontent les actions militaires auxquelles participent des armées nombreuses et bien encadrées. Un discours triomphaliste s'instaure, clamant les droits du pharaon à la domination universelle1. Il n'est donc pas étonnant qu'Amon lui-même change partiellement de personnalité et, à partir de Séti Ier, devienne à son tour chef de guerre. C'est dans celle nouvelle fonction qu'on le voit supporter le bras de son fils, le pharaon, contre ses ennemis.
Tandis que l'image du roi égyptien se modifie au profit des représentations militaristes, le butin de guerre et les tributs versés par les vaincus2 permettent une qualité de vie inégalée pour les classes dirigeantes. Considérée par les spécialistes comme une sorte d'Âge d'or de l'histoire égyptienne, la période du Nouvel Empire offre ainsi une image de raffinement qui touche tous les secteurs d'activités. Si les musées du monde regorgent de ces objets de luxe provenant de cette période, témoignages vivants des richesses disponibles alors, que dire des grandes tombes royales de la Vallée des rois3, ou de ces grands travaux de construction qui couvrent le pays de temples plus gigantesques que jamais ! Et que dire encore des tombes privées, celles des grands du pays, magnifiquement décorées et disposant d'un matériel funéraire digne des pharaons des époques lointaines !
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Les forces armées pharaoniques sous le Nouvel Empire (1540 - 1069)
- Narmer (pré-dynastique, 3185 - 3125)
- Dynatie I débute vers 3150
- Ancien Empire : dyn. III à VI (2647 - 2040)
Période des pyramides
- Première Période Intermédiaire (2140 - 2040)
Désintégration de l'État central et guerres civiles
- Moyen Empire (2040 - 1786)
Avec les Aménemhat et les Senousret
- Seconde Période Intermédiaire (1786 - 1540) :
Occupation du pays par les Hyksôs (1648 - 1540)
Renaissance grâce aux Thébains, dont les rois Séquénenrê, Kamôse et Ahmôsis.
- Nouvel Empire (1540 - 1069)
XVIIIe dyn. (1540 - 1295)
(Ahmôsis, les Amenhotep, les Thoutmôsis, Horemheb)
XIXe dyn. (1295 - 1186)
(Ramsès Ier, Séti Ier, Ramsès II)
XXe dyn. (1186 - 1069)
(Ramsès III)
NOTES :
1. Comparant Ramsès II au cycle solaire, on dit de lui qu'il est celui qui circonscrit l'univers. (Retour)
2. Les Annales de Thoumôsis III en fournissent d'ailleurs des listes assez détaillées. (Retour)
3. Le matériel trouvé dans la tombe inviolée de Toutankhamon n'est qu'un pâle reflet de celui qui devait meubler les demeures d'éternité de certains autres ! (Retour)