Processus de connaissance et imaginaire. Michel Guay (Montréal, Québec. 1990.)
Note : ce texte a déjà été publié dans Les Premières Civilisations, Tome 1, vlb éditeur, Montréal 1990 (pages 254 - 263).Introduction
1. Une certaine vision du monde
2. Symbolisme et réalité
3. Mode de pensée et idéologie politique
4. Pensée empirique et connaissances
INTRODUCTION
ans le traité égypto-hittite, conclu entre Ramsès II et Hattusilis III en 1269 avant notre ère, les deux parties font appel à leurs divinités respectives afin de valider leur propre entente:
Pour tous ces mots du traité fait par le grand chef du Khatti avec Ramsès Méri-Amon, le grand régent de l'Égypte (...) mille dieux, mâles et femelles de ceux du pays du Khatti, avec mille dieux, mâles et femelles de ceux du pays d'Égypte, ils sont avec moi comme témoins de ces mots.Et plus loin dans le document, une clause prévoit l'intervention de ces mille dieux contre quiconque n'observerait pas les prescriptions prévues. Ainsi, au terme de plusieurs décennies de conflits armés pour le contrôle de la Syrie-Palestine, les deux grandes puissances de l'époque en arrivent à une entente diplomatique, réalisée cependant aux deux niveaux que comprend le Monde chez les anciens Proche-Orientaux: l'univers des hommes et l'univers des dieux.
Or, dans cette entente, cet univers des dieux constitue un élément aussi présent et aussi actif que celui des hommes. Chacun d'eux jouit d'une autonomie qui lui est propre, tout en agissant sur l'autre. Voilà le point central de la conception du monde qui prévaut dans les sociétés du Proche-Orient et qui sert de point de départ et d'appui aux divers volets de la pensée et de la connaissance: philosophie (cosmogonie, cosmologie, métaphysique1), religion (cultes et rituels, panthéon) et sciences. Dans les lignes qui vont suivre, nous allons tenter de saisir la façon de penser des Anciens, c'est-à-dire leurs modalités intellectuelles et idéologiques de contact avec le réel. Ce faisant, nous pourrons dégager toute la rationalité qu'elles présupposent ainsi que l'articulation et la cohérence qui fondent la vision des anciens sur l'Homme et le Monde dans lequel il évolue.
1. UNE CERTAINE VISION DU MONDE
our les anciens Proche-Orientaux, la Nature dans son ensemble forme un tout homogène, composé d'êtres "vivants", à la manière des êtres humains: plantes, animaux, terre, eau, astres, objets, matière, phénomènes climatiques, émotions, activités psychiques, etc. Chaque élément de l'univers est donc perçu comme ayant sa personnalité propre, mais participant au même système. L'on ne fait pas de distinction entre êtres animés et êtres inanimés, pas plus qu'entre la réalité objective et l'idée subjective que l'on s'en fait. Prenons, pour fin d'exemple, une expression encore couramment utilisée de nos jours: le soleil se couche ou se lève à telle ou telle heure.
Nous savons tous qu'en réalité, la terre tourne sur elle-même et que notre planète évolue autour du soleil, ce qui cause le phénomène de la succession des jours et des nuits. Pour les Égyptiens, la réalité est celle qui est perçue: le soleil est un être vivant qui naît le matin, qui ensuite prend force et monte dans le ciel, et qui, en fin de journée, se retire pour entreprendre son voyage nocturne. Il en va de même pour les rêves et les cauchemars. Ce qui se passe alors dans le cerveau constitue une réalité en soi, totalement autonome et indépendante de l'humain2. Dans le domaine de l'agriculture, l'approche est du même ordre: le grain pousse parce que le pharaon agit sur les forces de la nature, telles celles qui expriment et procurent la vie.
Ainsi, la façon de penser des Égyptiens se distingue-t-elle de la nôtre d'abord et avant tout parce qu'elle ne saisit le réel que subjectivement, jamais comme un objet en soi, possédant ses lois propres. Par exemple, dans le processus de la métallurgie, la transformation du minerai en métal (or, argent ou autre) n'est pas, pour les Égyptiens, le fait de la fusion à haute température, mais plutôt le résultat d'une action "magique" réalisée lorsque le minerai est chauffé. Les Égyptiens n'établissent pas le rapport direct qui existe entre chaleur et fusion. Leur approche est essentiellement empirique3 : les artisans ont appris que le processus fonctionnait en chauffant le métal, mais ils ignorent ce qui se passe: la réaction physique relève du mystère ou de l'action magique parce que non perceptible empiriquement. Pour être davantage précis, il faut ajouter que l'action magique appartient au monde des "forces de la nature", c'est-à-dire participe de l'univers des dieux.
2. SYMBOLISME ET RÉALITÉ
ans ce mode de pensée, la "fusion" entre symbole et réalité est totale. D'où l'importance capitale et le rôle particulier des représentations (signes hiéroglyphiques, dessins, peintures, reliefs et sculptures) dans toutes les sphères d'activités intellectuelles. Selon les anciens Égyptiens, le principe est le suivant: comme il n'y a pas de distinction de nature entre l'objet et sa représentation, cette dernière possède une vie propre qui peut servir de "remplacement" au premier. Dans le domaine de la religion funéraire, par exemple, la préservation du corps était essentielle pour assurer la vie dans l'au-delà. Cependant, très tôt les Égyptiens ont constaté que les tombes étaient pillées et que les profanateurs détruisaient les momies afin d'en retirer les parures. La disparition du corps équivalait à une seconde mort, pire que la première, puisque sans corps, c'est l'entité même qui disparaissait pour l'éternité.
C'est ainsi qu'apparurent les statues de remplacement et les scènes en relief. Ces deux éléments connurent ensuite un développement particulier. Dans le premier cas, l'on ajouta des statuettes afin de représenter tous les membres de la famille ainsi que des serviteurs et des artisans; la présence de ces derniers allait permettre aux défunts de jouir des mêmes "services" que durant leur vie terrestre. Plus tard, au Nouvel Empire, c'est par centaines que l'on incluera dans les tombes ces petites statuettes de faïence bleue (en forme de momie) que l'on nomme shouabti, mot qui vient du verbe égyptien wèshèb et qui signifie répondre de.
Quant aux scènes en relief, elles vont connaître un développement remarquable. Les unes vont directement servir au culte funéraire lui-même: par exemple, les scènes du repas funéraire où le défunt et son épouse sont assis devant une table bien garnie assurent l'alimentation pour l'éternité; il y a également ces représentations en image de divers types d'aliments (poisson, volaille, oiseaux sauvages, pièces de boeuf, boisson, fruits et légumes) et dont le rôle est de remplacer, à long terme, les offrandes réelles qui devaient être faites par les descendants des personnes défuntes. Certaines autres jouent un rôle actif dans la "reconstitution" de la vie de l'au-delà: c'est ainsi qu'un fonctionnaire qui fut, par exemple, responsable de la production artisanale dans les ateliers royaux, veillera à couvrir les parois intérieures de sa tombe des scènes montrant le détail des activités qu'il gérait; ou encore, il s'assurera de loisirs agréables pour l'éternité (chasse, pêche, jeux de société, festivités, etc.) en incluant ces scènes dans sa maison d'éternité. Notons que le matériel funéraire (vêtements, mobilier, objets et outils de toutes sortes) remplissent exactement les mêmes fonctions.
Mais cette approche subjectiviste du monde va encore plus loin. Elle se manifeste de façon particulière à travers le fait de nommer les choses et les êtres. Toujours dans le cadre de cette fusion du symbole et du réel, le nom acquiert une vie propre qui agit même sur l'objet nommé. Par exemple, nommer une chose, c'est lui donner vie: une pratique courante de l'Ancien et du Moyen Empire consistait à écrire la liste des aliments nécessaires aux défunts dans l'au-delà. Elle était en outre accompagnée d'une exhortation au passant de lire le texte en question afin que les défunts puissent trouver la nourriture dont ils avaient besoin.
Cependant, cette action magique du nom ne se limite pas à donner la vie: elle peut aussi occasionner la mort. À la XIIe dynastie, l'Égypte était aux prises, sur la frontière orientale du Delta, avec des populations sémitiques turbulentes. Non seulement l'État y construisit une série de forteresses afin de protéger son territoire, mais l'on utilisa également la magie du nom pour se débarrasser des tribus menaçantes: pour ce faire, des scribes écrivaient sur des vases ou des assiettes en argile le nom des groupes impliqués puis, on brisait les objets. En fracassant le nom des ennemis visés, les Égyptiens croyaient éliminer les ennemis eux-mêmes. C'est le même phénomène qui préside à l'éradication des représentations du nom d'un personnage qui couvrent les monuments qu'il a construits (tombe, temples ou autres): le cas de la reine Hatschepsout est un exemple classique où, voulant effacer toute mémoire de la reine, le parti du pharaon Touthmôsis III s'en prit à l'usurpatrice et tenta de la priver de son existence même en effaçant systématiquement son nom des cartouches.
Les divers cultes journaliers relèvent également du même système de pensée. Le temple est la demeure réelle de la divinité et cette dernière, représentée par une statue, vit un quotidien semblable à celui des humains: elle se lève le matin, fait sa toilette, mange, participe aux activités cultuelles reliées aux tâches qui lui sont propres, intervient dans l'ordre du monde, se repose, reçoit les demandes des humains, etc. De cette conception "concrète" du divin découle l'organisation matérielle des temples qui doivent ainsi subvenir aux besoins "concrets" des divinités qui les habitent.
Pour les Anciens, le monde est donc constitué d'éléments vivants, perçus comme des sujets actifs (et non comme des objets régis par les lois de la nature). Dans ce contexte, il est compréhensible qu'ils aient tenté de répondre à leur questionnement existentiel non par une recherche de ces lois, mais plutôt par la pensée mythique, en racontant les faits et gestes de ces mêmes sujets. C'est ainsi que les mythes sur la création mettent en scène des "acteurs" qui, par leurs actions, servent à raconter l'origine de chaque chose et les rapports qui les lient. Ces mythes constituent ainsi des explications cohérentes sur la nature de l'univers et sur la place qu'y occupe l'Homme.
3. MODE DE PENSÉE ET IDÉOLOGIE POLITIQUE
r, ces explications ne sont pas neutres, en ce sens qu'elles ne font pas abstraction de la réalité historique dans laquelle elles se développent et s'imposent en tant que vision du monde (univers et société) faisant l'objet d'un certain consensus. La suprématie du pharaon dans l'univers des hommes possède son pendant dans l'univers des dieux, celui-ci étant jusqu'à un certain point le reflet de la société du premier. C'est sur cette base que les rapports entre les deux univers ont été structurés en Égypte par le biais d'une filiation entre le dieu solaire, Rê ou plus tard Amon, et le chef de l'État. Le pharaon est le fils du dieu et gère le monde par lui, avec lui et pour lui. En même temps, le processus participe à la sacralisation du pouvoir politique de sorte le système monarchique est devenu pratiquement inattaquable sans la remise en question de ses fondements philosophiques.
Pour ce faire, il aurait également fallu remettre en question le processus même de la connaissance des anciens Égyptiens. Or, ce dernier est limité par une approche essentiellement empirique, expérimentale et spontanée de la Nature. Les diverses connaissances s'accumulent à travers les expériences de la vie quotidienne. Ainsi, les démarches "scientifiques" et "techniques" ne sont jamais isolées des processus concrets (travail et production). Par exemple, les mathématiques ne sont jamais abordées ni étudiées comme telles, en tant que processus de calcul; elles sont plutôt liées à des problèmes concrets à résoudre4 : (1) les mesures agricoles (cadastre et surface des terres, nombre et volume des sacs de grain, comptabilité et fiscalité); (2) celles liées à la construction des édifices (niveau, pente, volume); (3) enfin, les mesures astronomiques, pour les besoins cultuels. Il s'ensuit un instrument mathématique fort complexe qui, en Égypte, réduit les multiplications et les divisions à des additions ou des soustractions. Il en va de même avec le système des fractions.
De façon générale, ce que nous venons de décrire pour l'Égypte des pharaons s'appliquent pour le reste du Proche-Orient ancien. Il n'est donc pas étonnant que l'évolution de la pensée et les changements technologiques aient été aussi lents durant ces longs millénaires qui précèdent les premiers balbutiements de la pensée scientifique en Occident. Il faut donc attendre la révolution scientifique amorcée par Thalès de Milet au VIIIe siècle avant notre ère avant que l'Univers puisse être abordé selon sa nature propre5.
4. PENSÉE EMPIRIQUE ET CONNAISSANCES
algré cette lenteur toute relative, il n'en demeure pas moins vrai que les sociétés du Proche-Orient ancien ont réussi, grâce aux connaissances accumulées et aux diverses techniques, à atteindre un haut niveau d'efficacité. Pour vraiment en saisir l'ampleur réelle, il faut mettre de côté cette notion de progrès liée aux changements technologiques qui domine largement notre monde contemporain et qui considère périmé et dépassé tout ce qui existait hier. Or, l'Égypte pharaonique6 est une société fort complexe et son degré d'efficacité technique ne laisse aucun doute. Que ce soit l'hydrologie, l'architecture monumentale, la métallurgie et les nombreux secteurs de l'artisanat, des transports, de l'extraction des pierres et du minerai, la technologie égyptienne est intervenue largement et efficacement sur son environnement nilotique; elle a assuré l'éclosion et la pérennité plusieurs fois millénare de l'une des plus brillantes civilisations.
Mais à côté de ce domaine des "sciences empiriques" et des technologies qui, en fait, relèvent des sciences de la Nature, les Égyptiens ont également fait état de l'univers des hommes. Qu'en était-il, par exemple, de ce que nous appelons l'histoire et la géographie? En abordant la documentation, nous découvrons une multitude de textes importants : des listes royales, des chroniques, des biographies et des annales. Pour les Égyptiens, la rédaction de ces textes et inscriptions s'intègre dans un ensemble de besoins qui relèvent d'une conception essentiellement statique de l'histoire. Ces documents visent à assurer le maintien de l'Ordre du monde, tel que créé à l'origine, que ce soit par l'action du pharaon (racontée avec éclat) ou via le culte funéraire (seul moyen efficace permettant à l'Homme d'atteindre sa finalité: la vie éternelle). Ainsi, l'Homme n'agit adéquatement sur le monde que dans la mesure où il respecte les règles établies par les dieux et toute histoire se veut représentation de cette vision.
La géographie, pour sa part, implique une connaissance du milieu, de l'environnement. Or, pour l'administration étatique, ces connaissances étaient très importantes. Elles impliquaient non seulement la géographie du pays (en rapport avec ses ressources naturelles), mais également celle des régions limitrophes du Sud et de l'Asie occidentale ancienne. Ainsi, les scribes produisirent-ils des cartes, des listes topographiques ainsi que des descriptions détaillées des lieux visités ou occupés par les Égyptiens, tout comme des populations s'y trouvant. Ces connaissances, par contre, n'avaient de valeur que dans la mesure où elles servaient aux besoins économiques et politiques de l'État; il ne peut donc pas être question ici d'un savoir pour lui-même, découlant de la simple curiosité.
NOTES :
1. La cosmogonie s'intéresse aux origines de l'univers, la cosmologie aux lois le régissant et la métaphysique au processus de la connaissance.
2. Les images des rêves et des cauchemards sont ainsi considérées comme des messages de l'autre univers, celui des dieux.
3. Le savoir tout comme la méthode.
4. Pour déterminer la pente d'une pyramide, l'on ne part pas d'une équation trigonométrique mais plutôt d'un exemple concret tiré d'une situation déjà existante et l'on procède ensuite aux ajustements de calcul qui s'imposent. C'est d'ailleurs ce matériel empirique que les scribes qui se lançaient en architecture étudiaient en classe.
5. Caractérisée par le passage de la méthode empirique aux modèles explicatifs théoriques.
6. Tout comme les autres communautés de l'Asie occidentale ancienne (Mésopotamie, Couloir syro-palestinien, etc.).