Le drame des monuments du Moyen Empire ( 2040 - 1786 ). Roselyne Cepko
(Selongey, France. 2000.)

Introduction
1. Les fondations du Moyen Empire
2. La destruction des monuments du Moyen Empire :
ruine, pillage et remploi

3. Conclusion


  INTRODUCTION

e la longue et prestigieuse histoire de l'Égypte antique, survivent encore dans les mémoires les noms de Chéops ( † 2566 av. J. C. ), Chéphren ( † 2532 av. J. C. ), Mykhérinos ( † 2504 av. J. C. ), dont les pyramides surplombent le plateau de Giza (1), ou de Ramsès II ( † 1212 av. J. C. ), qui fit inscrire ses cartouches en profonds hiéroglyphes partout où ses sculpteurs purent exercer leur art (2). La gloire que l'on attribue à ces souverains étouffe le souvenirs de bien d'autres rois perdus dans la longue théorie dynastique. Certains, tel que Toutankhamon ( † 1325 av. J. C. ), souverain trop vite disparu de la XVIIIème Dynastie, n'ont dû leur victoire sur l'Oubli que grâce à une découverte archéologique importante et inattendue (3). D'autres, très nombreux, demeurent méconnus malgré la gloire qui entoura leur nom, il y a bien longtemps….

Ainsi, que penser des Montouhotep, des Amenemhat et des Senousret, ces rois si puissants, au caractère si bien affirmé, qui donnèrent à l'Égypte un second souffle après les heures sombres de la Première Période Intermédiaire ? Ils régnèrent pendant les XIème et XIIème Dynasties ( 2040- 1782 av. J. C. ), 500 ans après Chéops et plus de 600 ans avant Ramsès II, et furent perçus de leur vivant comme après leur mort, comme des rois éminents. De nombreux exemples de cette ferveur ont vaincu le passage du Temps : le naos d'Amon, qui contenait la plus sainte effigie du dieu, offert au temple de Karnak par Senousret Ier ( † 1926 av. J. C. ), fut pieusement conservé et utilisé pendant plus d'un millénaire (4). Senousret III ( † 1841 av. J. C. ), qui mena de nombreuses campagnes en Nubie pour sécuriser les routes caravanières et assurer l'accès aux mines d'or, devint l'un des principaux modèles du " conquérant Sésostris " d'Hérodote et fut divinisé dans la forteresse de Bouhen au Nouvel Empire. Son fils, Amenemhat III ( † 1797 av. J. C. ), hérita quant à lui du rôle d'intercesseur auprès du terrible dieu Sobek, dans la riche oasis du Fayoum, jusqu'à la fin de l'époque ptolémaïque….

Pourtant, malgré cette glorieuse postérité, que reste-t-il des réalisations de leurs règnes ? Où sont donc passés leurs monuments ?


  1. LES FONDATIONS DU MOYEN EMPIRE

e tous les temples, de toutes les fondations religieuses ou palatiales, de toutes les pyramides que ces rois élevèrent, le voyageur qui se rend en Égypte aujourd'hui ne voit pratiquement rien. Les grandes constructions du Nouvel Empire (5), les temples si abondamment décorés de la Basse Epoque (6) et les austères complexes funéraires de l'Ancien Empire (7) forment l'essentiel du paysage architectural. Seul le vaste temple funéraire de Montouhotep II, qui réunifia l'Égypte en 2040 av. J. C., émerge au creux du cirque de Deir el-Bahari, toutefois écrasé par la majesté du temple voisin d'Hatchepsout ( † 1483 av. J. C. ), la reine devenue pharaon (8). Dans le désert, au sud-ouest de l'oasis du Fayoum, le temple de Médinet Madi, au milieu de ses importants vestiges ptolémaïques, laisse encore apercevoir le sanctuaire original édifié par Amenemhat III et son successeur, Amenemhat IV ( † 1786 av. J. C. ), petite construction gracieuse d'à peine 10 m de côté (9).

Pourtant, les souverains du Moyen Empire ont beaucoup construit. En témoignent les nombreuses inscriptions des carrières de Tourah, du Ouadi Hammamât ou d'Assouan, ou l'exploitation des mines de cuivre du Sinaï, qui permettait de renouveler l'outillage sur les chantiers royaux. Des carriers ont débité les blocs destinés aux constructions dans la Vallée, des manœuvres qui se comptaient parfois par milliers ont transportés les pierres, les sphinx à peine dégrossis, les statues de leur roi, jusqu'au Nil où les grandes barges attendaient de reprendre leur ballet incessant (Note1) . Bien des hauts fonctionnaires se sont glorifiés sur leurs stèles d'avoir mené à bien ces expéditions, considérées comme autant d'exploits techniques et humains (Note 2) .

Les XIème et XIIème Dynasties, d'origine thébaine, eurent à cœur de promouvoir leur cité, la ville d'Amon, et l'ensemble de sa région ( = nome, district administratif ). Les premiers de ces rois, les Montouhotep, se firent inhumer dans la nécropole thébaine, inaugurant ainsi un nouveau type de complexe funéraire, non plus pyramidal, comme à l'Ancien Empire, mais creusé dans la montagne qui affecte en cet endroit la forme généreuse d'une vaste pyramide naturelle (10). Leurs successeurs de la XIIème Dynastie, les Amenemhat et les Senousret, continuèrent à embellir Thèbes mais préférèrent s'installer au Nord, près de l'antique Memphis, dans une nouvelle cité, Amenemhat ity-taouy ( = Amenemhat se saisit des Deux Terres, abrégé en Ity-taouy ). Ils reprirent à leur compte la tradition des pyramides héritée de l'Ancien Empire et élevèrent les dernières d'entre elles en terre d'Égypte. Près de ces monuments funéraires, des villes de pyramide dont une seule a été reconnue (Note 3) accueillaient les ouvriers spécialisés, les sculpteurs, les architectes, ainsi que les desservants du culte royal (11). Des palais furent édifiés pour ces rois, dans le Delta (12) et dans l'oasis du Fayoum, notamment. Cette dernière fit l'objet de vastes constructions liées à l'accroissement des terres arables, digues immenses mais aussi fondations religieuses….jusqu'à sa ville principale, Shedet, la grecque Crocodilopolis, qui devint la résidence d'Amenemhat III et se couvrit vraisemblablement de monuments importants. Les sanctuaires de la Période Thinite et de l'Ancien Empire, à Tod, Médamoud, Abydos, Memphis, Dendéra, el-Kab furent renouvelés, agrandis, dotés de magasins nombreux à la mesure de leur nouvelle splendeur.

Hérodote, le grand voyageur grec qui visita l'Égypte vers 450 av. J.C., parle en termes élogieux des constructions de ces rois et surtout du dernier d'entre eux, Amenemhat III.

Il nomme son temple funéraire Labyrinthe en souvenir du mythique labyrinthe de Crète, et l'on imagine l'émerveillement qui le saisit tandis qu'il parcourait ses trois milles pièces, ses cours et ses portiques ornés de statues royales et divines (Note 4).

On doit à ce roi le portique d'entrée du temple d'Héphaïstos ( = Ptah ), du côté nord, un lac artificiel (...), et des pyramides élevées dans ce lac (...). Voilà, disent-ils ( = les prêtres ), les ouvrages que l'on doit à ce roi ; les autres n'ont rien fait (Note 5) , dit-il encore, honorant ainsi d'une manière sans équivoque un souverain alors disparu depuis plus de 1300 ans.


  2. LA DESTRUCTION DES MONUMENTS DU MOYEN EMPIRE :
      RUINE, PILLAGE ET REMPLOI.

Les souverains du Moyen Empire construisirent beaucoup en calcaire et en brique crue. Ainsi, le cœur même du temple d'Amon, à Thèbes, aujourd'hui connu sous le nom de Cour du Moyen Empire, car il ne reste du sanctuaire primitif que les seuils en granit, avait-il été édifié par Senousret Ier dans un calcaire de grande qualité, propice à l'exécution de bas-reliefs d'une remarquable finesse (13). Les grandes inondations du Nil et le passage du Temps ruinèrent le bâtiment, qui fut restauré au début de la XVIIIème Dynastie puis démonté et finalement enfoui durant le règne de Thoutmosis III ( † 1450 av. J. C. ) en plusieurs endroits du téménos d'Amon. Des structures en grès ou en granit, voire en quartzite, plus difficilement altérables, lui succédèrent et sont encore visibles aujourd'hui.

Les pyramides des rois de la XIIème Dynastie, à Licht, Lahoun, Dahchour et Hawara, furent construites non pas en gros appareillage de pierre, comme les pyramides de l'Ancien Empire, mais essentiellement en appareillage de briques crues, recouvertes d'un parement de calcaire fin. Leur construction, plus rapide que pour les pyramides de l'Ancien Empire, ne monopolisait pas les ressources du pays, réclamant moins d'énergie. De ces pyramides ne subsistent aujourd'hui que des monticules effondrés, éventrés par les pillards (14) (Note 6). Seule la dernière d'entre elles, la pyramide d'Hawara, qui fut la plus grande, laisse encore deviner la magnificence de ses quelques 90 m de hauteur originale (15).

Voici donc révélées les deux causes principales de la ruine des constructions du Moyen Empire : l'emploi de matériaux souvent trop fragiles et le pillage intense des sites jusqu'à l'époque moderne.

C'est parce qu'il menaçait ruine que le sanctuaire de Senousret Ier à Karnak fut démonté et pieusement enfoui dans le sol du téménos d'Amon. C'est parce que des trésors fabuleux étaient sensés y être enfermés que les pyramides du Moyen Empire furent mises à mal tandis que leur parement de calcaire fin était englouti dans les fours afin de produire de la chaux. Le vent du désert se chargea du reste (16).

Une dernière raison cependant, plus inattendue, est à l'origine de la disparition des monuments du Moyen Empire : il s'agit du remploi.

Lorsque les souverains du Nouvel Empire naissant durent reconstruire le pays, après l'invasion hyksos, il leur sembla tout naturel de copier les monuments de leurs prédécesseurs de la XIIème Dynastie. Ainsi, Amenhotep Ier ( † 1524 av. J. C. ) et Thoutmosis Ier ( † 1518 av. J. C. ) firent-ils reproduire des reliefs de Senousret Ier. Ainsi les architectes d'Hatchepsout s'inspirèrent-ils, tout en le modifiant et en l'agrandissant, du temple funéraire de Montouhotep II à Deir el-Bahari. Ainsi Thoutmosis III, tandis que l'on démontait le vieux temple d'Amon de Senousret Ier, fit-il reproduire son plan dans l'Akhmenou de Karnak, déplaçant ainsi le cœur du temple vers l'est. Ainsi, plus tard, Amenhotep III ( † 1349 av. J. C. ) copia-t-il sans doute dans ses colosses dits " de Memnon " (17) les immenses colosses assis d'Amenemhat III qui s'élevaient dans le Fayoum, face au lac, à l'abri de leurs enceintes cultuelles, et dont ne subsiste aujourd'hui que des portions de socles (18).

Cependant,à côté de cette politique d’inspiration, se développa une politique de remploi, dont les causes ne sont pas toujours bien identifiables. Les rois du Nouvel Empire et leurs successeurs, jusqu’à l’époque gréco-romaine, agrandirent de nombreux temples plus anciens et, pour ce faire, démontèrent souvent des portes, des chapelles, arasèrent des enceintes devenues trop exiguës, et modifièrent considérablement les plans originaux des sanctuaires. Cela se vérifie pour Karnak, pour Médamoud, sanctuaire de Montou, pour Héracléopolis, sanctuaire de Hérychef, pour Dendéra, sanctuaire d’Hathor….Tout ce qui pouvait gêner les grands chantiers de construction fut soigneusement démonté et enfoui dans de nouvelles fondations, comme les chapelles de Senousret Ier à Karnak, dont la célèbre chapelle jubilaire (19), trouvée en remploi dans le IIIème pylône, édifié par Amenhotep III. Des blocs appartenant au temple de Sobek construit par Amenemhat III dans sa capitale de Shedet furent retrouvés dans un pylône ptolémaïque distant de plus d’un kilomètre.

Il convient de préciser que cette politique de remploi, pour des raisons tant politiques que religieuses existait déjà au Moyen Empire, Amenemhat Ier, le fondateur de la XIIème Dynastie, ayant inclu des blocs de temples funéraires de l’Ancien Empire dans les fondations de son propre complexe. Mais il n’y avait là vraisemblablement qu’une volonté de filiation symbolique, alors que les souverains du Nouvel Empire et leurs successeurs cherchèrent davantage, dès le milieu de la XVIIIème Dynastie et du fait de l’aspect colossal de leurs projets, à faire place nette sur leurs chantiers.


  3. CONCLUSION

i le remploi dans des monuments postérieurs ou l’enfouissement ont permis de conserver la trace plus ou moins fragmentaire de constructions royales du Moyen Empire, l’on doit malheureusement regretter la perte définitive de nombreux bâtiments, pillés, découpés en morceaux pour disparaître dans les fours. Bien des sites laissent tout juste entrevoir la marque des puissants souverains du Moyen Empire. L’on peut cependant considérer, au regard de leur politique, et des vestiges archéologiques, qu’il n’est guère de place, grande ou petite, de ville, de temple, qui n’ait reçu l’une de leurs fondations.

Les égyptologues ont souvent ignoré le Moyen Empire et ses réalisations, trop entourés qu’ils étaient des manifestations architecturales de l’Ancien et du Nouvel Empire ainsi que des temples ptolémaïques et romains. Pourtant, au fur et à mesure des fouilles, des découvertes sporadiques, parfois de grande ampleur, révèlent peu à peu cette architecture méconnue des XIème et XIIème Dynasties, dont l’austère splendeur et l’harmonie forcent le respect.

La tâche est immense, qui attend les égyptologues, pour trouver de nouveaux indices, de nouvelles preuves, et reconstituer peu à peu le paysage architectural du Moyen Empire. En de nombreux endroits, les fouilles sont impossibles, du fait de la présence humaine ou parce que des constructions plus récentes, que l’on peut difficilement contourner, ont été implantées. L’on peut toutefois imaginer retrouver encore de nombreux vestiges architecturaux du Moyen Empire dans les années qui viennent et, peut-être, un jour, faire surgir des sables la cité d’Amenemhat Ier, Ity-taouy, dont seule la nécropole royale, à Licht, est actuellement connue...

NOTES :

1. "...Compte de ce que j’ai rapporté de cette contrée ( = le Ouadi Hammamât ) : 60 sphinx, 150 statues de bekhenou, à l’état de pierre dont chacune était tirée par 2000 hommes, 1500 hommes ou 500 hommes en plus de ceux mentionnés..."  Extrait de l’inscription d’Ameny, An 38 de Senousret Ier, d’après la traduction de G. Goyon, Nouvelles inscriptions rupestres du wadi Hammamat, Paris 1957, p. 17-19.

2. "...L’intendant Sobekherheb dit : « J’ai ouvert la galerie de mine pour mon seigneur ( = Amenemhat III ). Les artisans sont arrivés au complet, et il n’y eu pas de pertes à déplorer parmi ( eux )…. » Extrait de l’inscription n° 53 de Serabit el-Khadîm.

3. Il s’agit de la cité de Senousret II, nommée Sekhem-Senousret, « Senousret est puissant », découverte par W. M. F. Petrie à la fin du XIXème siècle.

4. " ...J’ai constaté de mes yeux que cet ouvrage dépasse tout ce qu’on en peut dire. Mettez ensemble toutes les murailles et les constructions que les Grecs ont élevées, le tout paraîtrait encore inférieur pour la peine comme pour la dépense à ce labyrinthe... ". Hérodote, L’Enquête, Livre II, 148, traduction d’Andrée Barguet, Paris, 1964

5. Hérodote, 101 ( extrait ).

6. La pyramide de Senousret II à Lahoun étant relativement bien conservée, malgré la disparition de son revêtement de calcaire, entièrement pillé.